CW et TW : amnésie traumatique, automutilation, claustrophobie, crise de panique, dissociation, émétophobie, harcèlement scolaire, inceste, médicaments, mort, pédocriminalité, psychophobie, sang, sexe, sidération, troubles du comportement alimentaire, viol, et globalement rating +16.

L’enfant qui deviendra le robot s’appelle Lucien. Il l’est déjà un peu, en réalité, de par sa mémoire surtout ; il a une formidable capacité d’enregistrement, Lucien, et il donne l’impression de vouloir tout connaître – de fait, il veut tout connaître de ce qu’il aime, et ses parent·es aimeraient qu’il s’intéresse à autre chose qu’à des appareils électriques. Il a quelque chose avec l’électricité, Lucien, ce qui est logique pour un robot. Elles fonctionnent à l’électricité, ces machines, et les êtres organiques aussi, quand on y réfléchit. Un courant électrique traverse les neurones, Lucien le sait, il l’a su avant tout le monde, seule la matière distingue le mécanique du vivant. Tout est logique et calculable, même les émotions, Lucien le sait et ça fait peur aux gens, plus aux adultes qu’aux enfants d’ailleurs. Les enfants l’aiment bien, iels le trouvent bizarre mais iels l’aiment bien. Il est distrayant, Lucien, il est plus intéressant que les paroles de leur maîtresse d’école. Tout savoir de Lucien David, ça, ç’aurait été bien. Lucien sait déjà tout ce qu’il y a à savoir, mais il ne leur dit rien et ça les agace un peu, nous aussi on veut savoir, quels secrets as-tu découverts, Lucien ? Dis-nous, dis-nous ! Et en fait, il aimerait bien le leur dire, sauf qu’il ne sait pas comment l’expliquer. Il ne trouve pas les mots, les autres ne comprennent pas ses paroles et il ignore s’il les comprend lui-même. Il se mure dans le silence, de honte de ne pas savoir parler.

Il inquiète les adultes justement parce qu’il ne parle pas. Les enfants ça parle, ça joue, ça rit, c’est innocent et ignorant de tous les secrets de l’univers, c’est pur, les enfants sont des pages vierges sur lesquelles on peut tout écrire. Un·e enfant n’est pas censæ être intelligent·e, réfléchi·e, lucide, c’est trop effrayant. Un·e enfant qui n’entre pas dans leur conception, née de l’oubli de leur propre enfance, deviendra un monstre, il en est déjà un, un enfant n’est pas un robot mais une peluche, le jouet des adultes, la toile blanche sur laquelle iels projettent tous leurs fantasmes et leur rêves broyés, qu’iels regardent alors avec attendrissement et nostalgie. Iels veulent oublier que l’enfance n’existe pas, mais les êtres comme Lucien le leur rappellent. Les adultes n’aiment pas Lucien. Ses parent·es ? Iels s’inquiètent. Il ne ressemble pas à son grand frère. Son grand frère est normal, il s’appelle Benoît et il court partout. Il rentre sale de ses excursions dans le jardin en riant, il s’amuse avec ses camarades, il en a plein, il sait faire ce que les autres enfants de son âge savent faire et ignore ce qu’iels doivent ignorer. Benoît est le seul repère qu’avaient ses parent·es lorsque Lucien est né. Il leur a fait peur à sa naissance, d’ailleurs. Ça, personne ne le lui a dit, mais il se peut qu’il le sache, comme il a connaissance de tant de choses qui échappent aux autres, oui, il se peut qu’il sache qu’il a failli mourir en venant au monde, qu’il est mort en réalité, puis qu’il est revenu, miraculeusement, et il est possible qu’il ait rapporté son sombre savoir de l’autre monde. Cette perspective effraie encore plus ses parent·es et ferait peur aux autres adultes s’iels savaient. Lucien n’est pas un miracle, au fond, Lucien est une erreur, une inconnue dans l’équation du monde des David, une tache sur leur bonheur. C’est horrible de se dire cela de sa progéniture, mais iels se le disent, iels ne s’en parlent pas, iels n’en ont pas besoin, iels savent seulement. Iels n’auraient pas dû le ramener, le médecin n’aurait pas dû pouvoir le ranimer, il était mort depuis déjà une trentaine de secondes, c’était impossible. Leur bébé avait vu la mort avant elleux toustes. Il l’avait vue. Quelles horreurs pourrait-il dire à ses camarades s’il pouvait s’exprimer dans leur langage ?

Alors Lucien achève sa vie à l’école maternelle sans parler à personne, et les autres se lassent. Leur curiosité se tarit, et toustes repartent jouer ensemble. Quand iels croisent Benoît, iels jouent avec lui, il est chouette pour un grand, il peut même les défendre si d’autres grand·es les embêtent. Bon, mieux vaut ne pas s’essayer au foot avec lui, il est trop fort pour elleux, mais au loup, iels sont toustes meilleur·es que lui. Lucien est peut-être le seul à se douter qu’il les laisse gagner, ou qu’il essaie juste de ne pas leur faire mal. De toute façon, il s’en fiche. Son frère n’est pas très intéressant, il ne connaît personne qui le soit. Les autres sont bizarres – il le sait, cependant, qu’il est l’étrangeté. Il le vit bien. Il est en avance sur les autres, il le comprend déjà et en tire une fierté un peu méprisante. Il est hors de la normalité, il est unique en son genre. C’est la seule chose qui lui permette de tirer du positif de son ennui, parce qu’il s’ennuie, Lucien, les journées sont aussi longues que les nuits, il est tout seul avec son cerveau en manque de stimulation, jusqu’au jour où il rencontre son cousin.

Pourquoi ne l’a-t-il pas connu avant, ça, c’est quelque chose qu’il ignore. Archibald traverse son univers comme un météore pour atterrir en un immense cratère juste sous son nez, si bien qu’au début, il lui fait un peu peur. À peine est-il descendu de la voiture de ses parent·es pour poser le pied sur l’herbe qu’Archibald court vers Benoît et lui, et Lucien se dit que c’est un ami pour son frère parce qu’ils sont deux à courir partout, alors il s’efface, comme d’habitude. Il se pose à l’écart et devient aussi invisible qu’il le peut. Aussi est-il surpris lorsque les lunettes de son cousin font irruption dans son champ de vision, jusque-là envahi des herbes folles du jardin – tata Céline et tonton Patrick habitent en pleine campagne, c’est beau et ça sent tout plein d’odeurs, c’est plutôt bien pour réfléchir.

« Comment tu t’appelles ? »

Lucien le dévisage, se reprend pour éviter son regard, fixe alors sa bouche toute rose et lui répond à voix basse.

« Moi c’est Archibald !

— C’est un drôle de nom.

— Il est moche.

— Oui. Mais c’est pas ta faute.

— Tu peux pas m’en trouver un autre ? Benoît veut pas. En plus il est trop grand.

— Tu as quel âge ?

— Cinq ans ! clame-t-il non sans fierté. Et toi ?

— Huit.

— T’es un grand aussi ? On dirait pas ! »

Il s’assied près de lui face aux hautes herbes, le vent faisant danser ses cheveux. Lucien se demande pourquoi il les porte si longs, et pourquoi il n’arrête pas de bouger les jambes, aussi. Archibald lui fait penser à la motobineuse avec laquelle tonton Patrick s’est remis à labourer son potager, juste après les avoir accueillis : même à l’arrêt, elle frissonne toujours, parce que son moteur la secoue. Ça l’agace un peu, mais pas trop.

« Je pourrais t’appeler Archie.

— C’est mieux ! Merci ! Je dirai à papa et maman que je m’appelle Archie ! »

Il parle beaucoup, Archie, sans doute trop, mais pour une fois, Lucien ne trouve pas ça désagréable. Le son de sa voix lui fait chaud aux oreilles. Habituellement, les petit·es ne lui font pas cet effet-là – Lucien, lui, c’est un moyen, ni petit ni grand. Il ne sait pas avec exactitude à quel âge on passe de l’un à l’autre.

Archie est intelligent. Ça aussi, ça le surprend, il bouge, oui, mais il est intelligent, Archie, et il sait des choses. Son savoir est d’une nature différente. Il adore les machines, pas tellement celles qui fonctionnent à l’électricité, plutôt celles qui ont besoin d’essence, de gazole, de fioul ou d’autres liquides qui puent – des hydrocarbures. Il l’entraîne dans sa chambre et il y a du bazar partout, Lucien voudrait ranger parce que ça l’embête, le désordre, sauf qu’Archie est bien comme ça, il dit que c’est du bordel organisé, et chut, dis pas à maman que j’ai dit « bordel », elle serait pas contente. Lucien comprend, il dit qu’il n’a pas le droit de dire de gros mots lui non plus. Archie lui demande s’il sait pourquoi on appelle ça des « gros mots » alors qu’ils sont plutôt courts, en fait. Lucien réfléchit, lui dit que ça doit être parce que ce sont des mots qui font grossir et grandir, des mots qui te donnent une taille adulte, et les adultes n’aiment pas ça. Archie ouvre des yeux tout ronds derrière ses lunettes et garde un air pensif pendant un instant. Il a vraiment l’air d’examiner la réponse de Lucien sous toutes les coutures, ça le trouble, ça les trouble. Il revient à sa passion des moteurs, même miniatures. Il a démonté au moins une vingtaine de petites voitures et les a étalées au pied de son lit. Il est déçu, certaines ne cachaient qu’un bloc de plastique sans intérêt, ça ne lui apprend rien, moins que le livre que papa – tonton Patrick – lui a offert pour son anniversaire. Mais il continue de les démonter parce que ça l’occupe, et il invente les histoires d’un petit mécano – un mécano géant à l’échelle des petites voitures, parce que les Playmobil sont bien trop grands pour les conduire – qui donne la vie aux véhicules pour qu’ils puissent affronter le méchant avion, un avion tout seul mais très gros – une autre figurine, sonore celle-ci, et dont la pile est presque morte – et qui avale les voitures en ouvrant son nez autrefois blanc qu’Archie a teint en rouge comme celui d’un clown. « C’est parce qu’il y a des clowns tueurs, explique-t-il à Lucien. Tu le savais ? » Lucien répond oui. Il préfère le Joker, même si ce n’est pas tout à fait un clown.

« Oh ! Tu connais Batman toi aussi ? J’ai des comics ! »

Et en effet, il en a une montagne. Ça, Lucien n’y connaît rien, ça le vexe et l’excite à la fois. Si on lui avait dit qu’il apprendrait d’un petit… Mais Archie n’est pas un petit. C’est une apparence, il le comprend peu à peu. Archie est une encyclopédie qui parvient à l’intéresser à des domaines dont il n’avait que faire jusque-là. Il parle beaucoup, beaucoup, et ses paroles sont un carburant pour le cerveau, alors Lucien l’écoute. Il craint d’être ennuyeux pour la première fois de sa vie, alors il est content d’écouter, un peu pour la première fois aussi.

« On regarde un film ? Maman va mettre la cassette.

— Pas la peine, je sais le faire, moi. »

Archie le considère avec admiration lorsqu’il allume l’appareil et y insère la VHS – Albator – et son grand cousin de huit ans en rit gentiment, sans mépris. Archie mérite tout sauf son mépris. Il ne sait pas allumer un magnéto, ce n’est pas grave, personne n’est parfait·e. Il s’attarde juste un instant à redresser ses lunettes de traviole, parce que ça le dérange. Archie ronchonne un peu, il croise les bras, c’est pas la peine tu sais, elles sont cassées. Mais ça l’embête, Lucien, quand ce n’est pas droit.

Ils regardent leur dessin animé ensemble et en regarderont des dizaines et des dizaines d’autres, rien qu’eux deux, pendant les quatre ans que durera leur amitié. Lucien aurait tout donné pour qu’ils en voient plus encore. Archie est son héros. Il le restera. Le problème reste, encore et toujours, le même : les adultes. Les adultes et leurs histoires stupides.

Ils veulent rester ensemble. Ils défient des yeux la voiture des parent·es de Lucien, assis dans l’herbe, main dans la main. Lucien ne veut pas bouger de là, pas tant que leurs parent·es s’en voudront. Il n’a jamais compris pourquoi les adultes s’engueulaient. Les enfants n’ont pas le droit de s’engueuler. C’est d’ailleurs un droit qu’Archie et lui n’auraient pas songé à demander, en tout cas pas pour eux deux. Ils s’aiment trop bien.

« T’as compris pourquoi, toi ?

— Non. »

Lucien se penche sur l’oreille d’Archie et y glisse une phrase dans un petit sourire espiègle :

« Tu sais, je crois que j’en ai un peu rien à branler. »

Son cousin plaque sa main sur sa bouche et éclate de rire.

« C’est la première fois que je t’entends dire ça ! « Branler », c’est trop bizarre dans ta bouche !

— Et tu sais même pas ce que ça veut dire.

— Ben, « rien à branler », c’est la même chose que « rien à foutre », non ? »

Lucien ne répond pas, il presse seulement sa main, de crainte de le voir s’envoler.

« J’en ai pas rien à branler si on se voit plus, dit Archie.

— On se reverra. Je sais pas ce qu’iles ont, mais ils vont se calmer, comme la dernière fois. »

Il n’en sait rien du tout, mais il lui semble que c’est ce que se disent les gens normaux. Archie le dévisage, hausse les sourcils et se retient de lui dire que ce sont des paroles en l’air, parce qu’il sait que Lucien le sait. Lucien a un peu le sentiment d’avoir insulté l’intelligence de son cadet.

Il avait raison. L’autre jour – il ne sait pas quand, mais Archie lui a dit ça, « l’autre jour » – on a posé un chiffre sur ses capacités cognitives. Il est énorme, il dépasse celui qu’on a donné à Lucien quand il a passé le même test – et ce premier chiffre était déjà gros. Lucien est blessé dans son ego mais ça lui passera. Il est content, en fait, parce que jusque-là, Archie se croyait stupide et en devenait de plus en plus malheureux au fil du temps. Même sa maîtresse l’a traité de « petit sot », un autre « l’autre jour », parce qu’il a du mal avec les mathématiques, Archie. Quand il est là, Lucien lui fait ses devoirs dans cette matière. Ils savent que la maîtresse le verrait si elle corrigeait tous les exercices, et ils s’en fichent.

« On se reverra, hein, Lu ?

— Ouais. Je te l’ai dit, on se reverra. C’est promis.

— Croix d’bois, croix d’fer ?

— Si je mens, je vais en enfer. »

Et ça lui va, à Archie, parce qu’il n’y a aucune chance que Lucien aille en enfer. Lu est gentil, « trop gentil » disent certain·es adultes. Iels disent aussi que c’est pour ça que les autres enfants l’embêtent, l’insultent, le poussent, le frappent. Quand il est là pour le défendre, Archie le fait. Il donne des coups de poings terribles sur le nez, le pouce sorti pour frapper sans se faire mal. Lucien ne sait pas comment il a appris ces choses qui leur rendent service à tous les deux. Les autres ont bien essayé de lui chiper ses lunettes, à Archie, sauf qu’il ne leur laisse pas le temps de l’approcher. Il se bat bien, pour un binoclard, et en plus il a de bonnes notes, ce qui en fait définitivement un garçon bizarre. Du coup, on ne lui parle pas trop, mais on lui fiche la paix. Ça lui va, parfois.

Pour Lucien, la vie est plus compliquée. Il ne l’a pas dit à Archie, il a un peu peur qu’il ne l’aime plus s’il savait ça, mais le médecin lui a dit quelque chose qui l’a effrayé, surtout parce que ses parent·es en ont été effrayæs. Le médecin leur a dit que ça n’avait rien de grave, que le fonctionnement de leur fils était seulement différent des autres, et Lucien voulait le croire parce qu’il refusait de penser qu’il était malade ou quelque chose comme ça. D’ailleurs, le médecin, il le lui a dit, qu’il n’était pas malade. Juste autiste. C’est ce mot qui a fait pleurer sa mère et depuis, il a l’impression que son père ne l’aime plus. Enfin, encore moins qu’avant. Ça non plus, il ne le dit pas à son cousin. C’est lui l’aîné, c’est lui qui se rapproche le plus d’un adulte, c’est lui le roc sur lequel on doit pouvoir s’appuyer. Il regarde discrètement Archie étirer ses bras vers le ciel et bâiller à s’en décrocher la mâchoire, en songeant que sans lui, il ne sait pas ce qu’il deviendrait. Archie, c’est le seul être avec qui il se sente bien. Il revit, quand ils sont ensemble. Et étrangement, il est beaucoup moins fatigué. Il ne sait pas du tout pourquoi, mais oui, la présence du remuant Archie lui permet de souffler. Peut-être parce qu’il bouge pour deux ?

« Arch… Iels t’aiment, ta mère et ton père ? »

Il se tourne vers lui si vivement que sa nuque craque. « Ben ouais !

— Comment tu le sais ?

— Bah, iels me le disent ! Et puis, iels me disent aussi qu’iels veulent que je sois heureux.

— Ouais mais… c’est des paroles. Ça suffit ?

— Oh, y’a pas que les paroles. L’autre jour, maman m’a offert un gros livre sur les moteurs de voiture. Et puis, iels m’écoutent parler, même si je suis fatigant.

— Iels te l’ont dit ? Que tu étais fatigant ?

— Non, ça, c’est ma maîtresse qui le dit. Tous mes maîtres et toutes mes maîtresses l’ont dit.

— Moi, tu me fatigues pas.

— Tu dis ça parce que t’es tout le temps fatigué, tu vois pas la différence ! »

Ils rient tous les deux. Archie rit énormément, et Lucien rit toujours plus en sa compagnie. Archie est la personne la plus drôle qu’il connaisse. Il lui a peut-être appris l’humour.

C’est ainsi que s’achève leur dernière journée ensemble, sur un rire. Les parent·es de Lucien sortent de la maison à grandes enjambées furieuses, sous le regard désolé de tata Céline et tonton Patrick. Lucien voudrait leur dire au revoir. On ne le lui en laisse pas le temps, sa mère l’appelle, impérieuse, montrant du doigt la portière arrière. Archie presse sa main, et Lucien ne sait pas s’il veut le rassurer ou lui demander, à lui, de le rassurer. Dans le doute, il répète : « On se reverra. » Archie dit : « Je sais. Croix d’bois, croix d’fer. »

Lucien monte dans la voiture, ne s’attache pas, pas encore, il ne quittera pas Archie des yeux avant que le portail n’ait disparu de son champ de vision, avant que la propriété ne se soit arrachée à la vitre arrière de la voiture, il ne veut pas perdre une miette d’Archie, il veut graver son visage souriant, mélancolique en cet instant, dans le vaste tableau de sa mémoire, juste au cas où… Il n’y parvient pas tout à fait. Ses yeux s’embuent sur les dernières secondes.

Il écrit des lettres à Archie et Archie ne lui répond jamais. Il essaie de l’appeler et personne ne décroche. Archie lui manque, il lui manque à en crever, tous les jours, et il ne peut pas demander à ses parent·es pourquoi ils ne peuvent plus se voir, et pourquoi Archie fait mine de ne jamais avoir existé, et pourquoi personne n’est plus là pour le protéger quand les autres enfants l’insultent, le bousculent, le cognent et tout le reste. Lucien a douze ans, bientôt treize, et sa vie ne lui a jamais paru si vide de sens. Avec Archie, il avait une chose à laquelle s’accrocher. Ils ont dormi ensemble, rêvé ensemble, respiré ensemble, leurs cœurs ont battu à l’unisson. Si l’un reculait, l’autre reculait aussi. Lucien ne saurait dire s’il recule ou dégringole la pente sur les fesses. Archie aurait pu savoir, lui, il est doué avec les métaphores, Archie, il comprend le monde un peu mieux que lui, de façon moins clinique. Archie est un pont entre deux univers, celui de la normalité et celui de Lucien, trop bien adapté et pas assez, suspendu entre les bords du gouffre dans un isolement absolu. Au fond, qui peut comprendre Archie ?

Qui peut savoir pour quelle raison il garde le silence, sourd aux appels de son cousin qui l’aime plus que tout et qui croyait cet amour fraternel réciproque ? Lucien pleure, continue à écrire, Archie ne répond pas. Lucien décide de ne plus lui parler qu’à travers un journal, et peut-être qu’un jour, Archie le trouvera et saura, peut-être qu’il en rêvera, qu’un ange gardien, s’ils existent – ce dont Lucien doute – lui soufflera dans son sommeil ce que son aîné passe sa vie à hurler, désespérant que ses cris atteignent ses oreilles. Lucien se cache dans les toilettes pour pleurer. Il se demande si c’est normal d’être aussi triste alors qu’autour de lui, les amitiés se font et se défont, naturellement, que ses camarades peuvent s’aimer ou se détester du jour au lendemain. Il aimerait être comme elleux. Il les méprise et voudrait leur cracher à la figure qu’iels n’ont pas connu l’amitié, elleux, qu’iels n’ont pas connu Archie, qu’iels n’ont pas mêlé leurs doigts aux siens dans les herbes folles du jardin de Céline et Patrick, qu’iels n’ont pas regardé le premier Alien avec lui, qu’iels ne l’ont pas vu en pleine crise de larmes parce que son cerveau était sur le point d’exploser, merde, que savent-iels des liens de l’amitié, toustes ces con·nes qui trouvent si drôle de malmener une personne plus intelligente qu’elleux ? Lucien finit par en concevoir un sombre orgueil qui lui glace l’âme, et c’est ainsi qu’il survit, en se disant que si les autres lui font autant de mal, c’est qu’il leur fait peur, que s’iels se mettent à plusieurs contre lui, c’est qu’iels savent qu’il est plus fort qu’eux, qu’il pourrait les annihiler d’un regard, que son intellect surpasse le leur de très loin, de trop loin pour qu’iels espèrent le rattraper un jour. Alors qu’iels continuent, qu’iels continuent d’essayer de le pousser au suicide, qu’iels en restent au stade de cloporte si ça leur chante, parce qu’il les écrasera un jour, avec ou sans Archie, Archie qui leur aurait réglé leur compte de façon plus brutale et rapide parce qu’il était toujours mieux adapté que Lucien, plus apte à vivre, fonctionnel, et cette pensée est si douloureuse pour Lucien qu’il veut soudain cesser de penser à lui, son cœur est pris dans l’étau de sentiments contradictoires qui s’affrontent, c’est l’apocalypse dans sa tête, et il pleure. Son orgueil s’effondre quand il pense à Archie, ce petit frère qui lui a été offert puis repris, ce garçon qui réussissait l’exploit d’être intelligent et de copier les comportements des enfants dans la norme – stupides – pour se protéger, et le protéger lui. Archie était une perle, un être d’exception. Parfois, Lucien pense que c’est pour cela qu’il l’a abandonné, parce qu’il s’est rendu compte qu’il valait mieux que son cousin plus âgé, intelligent mais moins que lui, intéressant mais moins que lui, moins que lui sur tous les plans, Lucien est moins qu’Archie, Archie surpasse l’humanité et régnera peut-être sur elle un jour, qui sait ? Le soir, Lucien regarde les étoiles et pense à lui, il se dit qu’Archie est une étoile – il ne dit plus son étoile – celle du berger sans doute, à moins qu’il ne soit le soleil. Lucien fait de sévères réactions cutanées à ses rayons, il attrape des coups de soleil facilement et, à partir de cette année 1989, il ne s’en protégera plus. C’est peut-être parce qu’il s’est protégé du soleil que le soleil n’a pu le protéger du véritable danger. De l’autre oncle et de sa voiture.

Parce qu’il a un autre oncle, Lucien, le plus jeune de la fratrie David. Il n’a pas d’enfant, pas de femme non plus, elle est partie et lui revient dans la vie de son frère aîné peu après la rupture pour avoir une oreille où vomir son fiel. Il s’appelle Bastien, « mais tu peux m’appeler BD », il est grand, plutôt gentil, assez drôle même si Lucien ne comprend pas souvent son humour, et il va détruire sa vie en à peine un quart d’heure, un mois après y avoir fait son entrée sans que personne ne l’y ait invité. Lucien ne retiendra pas grand-chose d’autre de lui, hormis sa voiture, sa foutue voiture intérieur cuir dont le souvenir l’empêchera d’entrer dans un habitacle sans faire une attaque de panique pendant des années. Quant à ce qui s’y passe, cela ne lui reviendra que par éclats. Dans cette cage de tôle et de verre, Lucien devient une machine, parce que c’est la seule façon de survivre à ce que l’oncle Bastien lui fait subir. Ce n’est pas comme ce qu’on lui inflige au collège, c’est pire, c’est tellement pire, il ne saurait même pas expliquer en quoi, c’est irrationnel et ce qui est irrationnel et inexplicable n’a pas sa place dans la mécanique huilée de son esprit. Ce qui est irrationnel n’existe pas, donc l’abus dont il est victime n’a pas lieu. Il en sort à jamais séparé de cette réalité où il était si difficile de vivre de toute façon, où il ne vaut pas la peine de vivre puisque Archie n’est plus là, Lucien s’est trouvé un endroit, quelque part, dans son esprit ou hors du monde que les autres perçoivent, et il n’en sortira plus. Il ne garde que le strict minimum pour ce voyage qui ne s’achèvera pas : ses facultés cognitives. Rien d’autre. Les émotions prennent trop de place dans ses bagages. Elles ne passent pas à la douane. Il s’en fout.

Ses parent·es s’inquiètent-iels de le voir s’être changé en robot ? S’en rendent-iels seulement compte ? Cela leur convient peut-être, d’avoir une machine en guise de fils. Les machines ne font pas de bêtises, obtiennent les meilleures notes à l’école et ne désobéissent jamais. Lucien a arrêté d’écrire à Archie, même dans son journal – à la place, il s’initie au code. Il essaie de se figurer le sien, il tente de trouver le bon algorithme, celui qui expliquera tout de son fonctionnement, et une fois qu’il l’aura, il le suivra scrupuleusement, oui, tout suivra la bonne logique et il n’aura plus à avoir peur – comme si les machines pouvaient éprouver une émotion quelconque… Il n’est pas encore parfait, se dit-il, mais cela viendra, ce n’est qu’une question de travail. Et cela tombe bien, il travaille sans cesse, Lucien, pas sur ses cours parce qu’il les connaît par cœur, mais il épluche soigneusement tous les bouquins d’informatique qu’il trouve, et il noircit les pages de son journal de lignes de code indéchiffrables et inquiétantes. Il teste plusieurs langages, puis il retourne lire, enfermé dans sa chambre ou en classe, toujours enfermé, oui, parce qu’une machine n’a besoin que d’un entrepôt ou d’un carton où sommeiller. Les robots ne sortent pas, ne jouent pas, n’explorent pas. Ils font ce pour quoi on les a conçus. Lucien ne sait pas encore ce qu’il en est pour lui. Qu’est-il censé faire ? Passer sa vie à chercher ? C’est absurde, un tel robot ne servirait à rien ! Il a la solution sous le nez, bien sûr, mais patience, il s’en rendra compte au bon moment parce que le moment où l’on s’en rend compte est toujours le bon.

C’est à peine s’il remarque l’existence de Benoît désormais. Son frère sort beaucoup, il a des copains et une petite copine dont Lucien a oublié le nom dès qu’il le lui a dit. Il n’a plus de frère, il n’a jamais eu de frère, si, son seul frère c’était Archie, Archie, qui est Archie ? Les machines n’ont ni frère, ni cousin, juste des copies. Or il n’existe pas de copie de Lucien, c’est un modèle unique. Alors il n’a personne, et ça lui va. Les robots n’ont besoin de personne. C’est ce qu’il se dit, il se le répète tous les soirs, quand les images d’Archie viennent danser devant ses yeux. Sa mémoire est précise, les traits du garçon effronté monté sur ressorts ne se floutent pas, son cerveau est une caméra, Lucien est un robot alors tout fonctionne mieux chez lui, il tourne comme une horloge, c’est de la très haute précision. Il est l’ordinateur le plus performant qui soit, un formidable outil multifonctions, ça lui convient et ça convient à tout son entourage. Oui, il est bizarre, mais il n’embête ni les adultes, ni ses camarades, camarades qui elleux-mêmes continuent de le harceler mais ça ne l’atteint plus, il n’en garde aucun souvenir, nettoyage de disque.

Et, tant bien que mal, il grandit. Il se met à jour. Le Lucien 2.0 est plus lisse que toustes les autres adolescent·es, avec sa peau de métal dépourvue d’acné et les reflets froids de ses yeux, le seul détail trahissant sa nature organique étant les pellicules qui ont envahi ses cheveux, puis ses sourcils. Il en a partout, des pellicules. Il porte des gants parce que ses mains se fendillent, l’eczéma froisse et brûle ses doigts. Il se dit que ce n’est rien, c’est le processus normal, la mise à jour. Il s’installe confortablement dans son déni. Après tout, ça existe, les machines à la fois minérales et organiques, il n’y a qu’à voir le cinéma de Cronenberg pour en être sûr – longue vie à la nouvelle chair…1 Puis arrive le Lucien 3.0. Les pellicules disparaissent, mais pas l’eczéma. Il perd ses cheveux par poignées, ça bouche le siphon de la douche, ses sourcils se désintègrent, il y a un trou dans la ligne des cils de son œil droit, ses lèvres tombent en morceaux et il ne s’en rend même pas compte, son ventre s’est creusé, vidé de ses organes, le Lucien 2.0 était en diarrhée quasi permanente, il a dû déféquer ses intestins et son estomac. C’est sans doute pour ça qu’il ne peut pas vomir. Il a essayé de se forcer, une fois, par curiosité, et rien n’est sorti. Il en est satisfait. Les robots peuvent avoir des fuites d’huile sans doute, or ils ne vomissent pas, ils n’ont pas d’estomac, ils ne mangent pas non plus et Lucien voudrait arrêter de manger, si seulement ses parents n’étaient pas là pour l’y forcer, le soir. Il se sent mal, quand il a mangé, son ventre est gonflé et ça le répugne, d’imaginer toute la bouillie qui pèse dans son corps. Il a un paquet de merde dans l’abdomen et quand personne ne le regarde, il le brûle à la cigarette. Ça soulage, c’est illogique mais ça soulage, oui, ça brûle jusqu’à l’intérieur de lui et le paquet de merde se change en cendres chaudes. C’est de la poussière, rien que de la poussière qui glissera hors de ses circuits. Elle est encore humide pour le moment. Lucien évacuera l’eau aux toilettes cette nuit, ça lui brûlera l’anus, il en arrosera la faïence et se sentira beaucoup mieux après s’être lavé. Lucien prend trop de douches.

À sa majorité, il vide d’un coup le livret d’épargne que ses parent·es ont rempli pour lui durant ses jeunes années. Iels ne le savent pas et seraient bien en peine de deviner que Lucien a entrepris de se faire épiler de façon définitive sur presque tout le corps – seul son visage est épargné parce que de toute façon, tout ce qui est sur son visage finit par tomber. Puis il retourne travailler, obtient son bac avec une moyenne exceptionnelle, se salarie pour un an avant de partir à la fac – il va en informatique, bien sûr qu’il va en informatique, c’était évident. Il a trouvé, il suffit de jeter un dernier regard à ses carnets pour comprendre ce qu’il est : un ordinateur qui en fabriquera, en améliorera d’autres. Il passe sa vie à y travailler, à écrire du code, encore et encore. Il ne fait attention à rien d’autre. Il ne connaît pas les visages de ses camarades. Les informations superflues glissent sur les parois de sa bulle. On le déteste probablement et ça n’a aucune espèce d’importance. Rien n’est important, rien. Le monde est vide.

Ou presque.

Lucien est en deuxième année quand quelque chose menace de faire éclater sa bulle protectrice. Il est assis à la bibliothèque universitaire, il lit ou il code, l’un ou l’autre, il ne s’en souviendra jamais parce qu’il enregistre une seule chose sur le moment. Oui, sur le moment, il n’y a qu’elle et ses boucles rousses. Pour la première fois le brave Lucien 3.0 connaît un bug. Il y a quelque chose qui ne monte pas jusqu’à son cerveau, ça se coince entre ses poumons et il explose. C’est ça qu’il sent, une explosion, un court-circuit. Il va griller et tomber en panne sur sa chaise. Il est vulnérable tout à coup. Cette présence-là est réelle, il le sait et ça lui fiche une peur bleue. Il frissonne, il ferme les yeux et cherche à rejoindre son monde, celui où il est le seul à exister. Sa respiration se ralentit. Il dessoude ses paupières de fer qui se liquéfient de nouveau. Elle est toujours là, la fille est là et cherche un livre sur les étagères. Elle sent son regard et se tourne vers lui. Il baisse les yeux et ses joues fondent sur son ossature métallique. C’est une tueuse de robots, une fonderie ou une broyeuse, il ne sait pas et c’est anormal. Il se lève précipitamment et court se barricader dans les toilettes. C’est pas normal, c’est pas normal, il y a un problème, un imprévu. Ça ne devrait pas arriver. Tout est toujours prévisible, il le sait, oui, il le sait. Il halète, le front appuyé contre la porte des cabinets, de plus en plus effrayé. La logique des événements continue de lui échapper. Il a envie de sortir, de revoir cette fille, il y a une inconnue dans l’équation et c’est agréable, ça devrait pas, non, non… Et il ne devrait pas être triste en se rendant compte que la fille a disparu après son passage aux toilettes, sa part rationnelle en est satisfaite après tout, il n’y a plus de problème, alors… alors pourquoi se sent-il si vide ?

Il ne pense plus à elle jusqu’au moment où il la revoit, en sortant tard des cours. Une décharge électrique irradie ses jambes lorsqu’il l’aperçoit, cette chevelure rousse baignée de la lumière d’un lampadaire, à l’arrêt de bus. Il reste planté là comme un idiot, le bug est de retour, c’est l’écran bleu, redémarre, petit ordinateur, redémarre. Ça s’éternise, le système refuse de s’éteindre. Cette fille, l’autre personne réelle, l’en empêche et dévisage Lucien avec un petit sourire qui le fait rougir de honte. Il trouve le bout de ses chaussures extrêmement intéressant, tout à coup – il met rarement ses Converse, il n’aime pas ça, elles se gorgent d’eau quand il pleut – mais la fille vient le voir, et il ne sait pas ce qui se passe entre l’instant où elle lui dit son nom – Émilie – et celui où elle effleure sa joue de ses lèvres rouges avant de courir jusqu’au bus. Sans doute lui dit-elle des banalités à propos des cours, ou peut-être est-ce bien plus intéressant et important que cela, le genre de discussion qu’il se sentirait capable d’avoir. Son disque dur n’enregistre rien, rien d’autre que ce nom et ce baiser terriblement doux qui ferait presque flageoler ses jambes. Il garde ses yeux collés au sol, à ses pieds, il voudrait disparaître sous le trottoir d’asphalte. Elle est trop bien pour lui, cette fille. Non seulement elle est réelle, mais en plus, elle est humaine. Lui est une machine. Les humain·es n’aiment pas les machines, iels se contentent de les utiliser, il le sait, Lucien, ce qui était autrefois sa chair s’en souvient. Il lève les yeux au dernier moment, elle est dans le bus et il ne la voit pas, il sait qu’elle est dedans mais il ne parvient pas à la repérer, il s’accroupit et entoure ses genoux de ses bras trop maigres pour reprendre pied, tout ça ne rime à rien, c’est un bug, c’est tout, une anomalie. Les sentiments sont contrôlables, ce sont des signaux électriques, des réactions chimiques, ce ne sont même pas de vrais sentiments bordel, ce sont juste des émotions fugaces, une envie qu’on lui a implantée quand il était jeune en lui montrant que chaque humain·e l’avait aussi, ça ne compte pas, ça n’a ni sens ni logique. Il se redresse et rentre chez lui en courant.

Il croise Émilie le lendemain, puis le surlendemain, puis tous les autres jours. Il met un moment à comprendre qu’elle le cherche, que s’il la trouve tous les matins avant les cours et le soir à la sortie, c’est qu’elle l’attend. Il se demande si elle rate des cours pour le voir et il espère que non, ou peut-être qu’il espère que oui mais les machines ne sont pas égoïstes. Iels parlent, elle parle surtout, et c’est étrange d’écouter parler une personne juste pour elle, parce que c’est elle et qu’elle a autre chose que des connaissances à apporter. C’est quelque chose d’humain, qui touche aux émotions, et ça fait peur à Lucien, mais il reste. Il aime sa compagnie et ses cheveux roux, il aime qu’elle étudie le droit, puis le jour où elle se réoriente en histoire, il aime ça aussi. Il aime sa voix aussi chaude qu’une couverture, il aime ses taches de rousseur – Archie en avait aussi, pas autour du nez mais sur les épaules oui, Archie, Archie, qui est Archie ? – il aime son odeur, il aime sa manie de manger sans délicatesse en se barbouillant le visage de sauce, il aime sa passion et son enthousiasme, il aime sa façon de le regarder même si elle l’intimide profondément, et peut-être aime-t-il aimer tout ça, oui, il aime bien être amoureux. Il faudrait seulement que cela ait une logique… Vient le jour où iels s’embrassent, et pour une fois, il décide de s’en foutre, de la logique. Ça brûle, ça remue tout à l’intérieur, ça grince, de la rouille tombe, il se sent délicieusement vulnérable quand Émilie caresse sa peau et ses cheveux. Elle l’embrasse avec plus de force et ça commence à faire mal, ça lui brise le cœur. Il voudrait mourir contre elle, partir dans ses bras, laisser les erreurs détruire ses circuits. Ça doit être bien, de mourir de cette façon-là, de succomber à toutes ces sensations. Les humain·es sont vouæs à la mort de par de ce trop-plein. C’est mieux comme ça, oui, c’est mieux. Il lui rend son baiser et son cœur d’acier se disloque pour de bon. Il ne devrait pas apprécier ça. Ce sera dur quand ça cessera, ça fera mal, si mal, ça le tuera, il a envie de dire à Émilie qu’elle va le tuer si elle continue de sucer sa langue comme elle le fait. Émilie est un cheval de Troie, évidemment que c’en est un, trop tard, il nettoiera ses circuits plus tard… s’il en a envie…

Il est terrorisé par ce qui risque de se produire ensuite. Il le laisse se produire parce qu’il en a trop envie mais il a si peur d’être brisé de nouveau en voyant le corps nu d’Émilie, ses vergetures fascinantes autour de son ventre rebondi, les taches de naissance sur ses cuisses, et ses cheveux, toujours ses cheveux flamboyants qui l’hypnotisent, ses yeux bruns qui annihilent ses pensées et sa bouche qui réduit ses résistances à néant. Tant pis, il l’aime trop, ce cheval de Troie, qu’il l’infecte tout entier et qu’on abandonne sa carcasse à la décharge…

Il voudrait lui demander ce qu’elle va lui faire, juste pour être sûr, mais elle l’embrasse, encore, ses mains parcourent son torse et elle se saisit des siennes pour les poser sur sa poitrine. Il se sent con. Il ne sait pas quoi faire. Il la caresse timidement, titille ses tétons dressés et l’écoute gémir en se demandant ce qu’il peut bien faire de particulier pour qu’elle halète ainsi, les yeux brillants entre ses cils. Elle ondule au-dessus de lui, la respiration profonde, puis vient jouer de la langue sur sa peau frissonnante. Il ne sait plus s’il est effrayé ou s’il se sent bien, trop bien. il veut crier, il veut tout arrêter, il veut continuer jusqu’à sa mort, est-ce que c’est normal de se sentir comme ça, est-ce que c’est normal de vibrer de plaisir de cette façon juste parce qu’Émilie glisse ses doigts entre ses cuisses alors que… que…

Son hurlement se coince en une grosse bulle dans ses cordes vocales. Il réagit avant que la paralysie ne prenne possession de ses membres. Il rentre le tout, se replie, se roule en boule contre la tête de lit. Des insectes galopent sur ses yeux, il ne voit plus, n’entend plus, ne sent plus, ne bouge plus. Il s’isole, il reforme sa bulle autour de lui et attend qu’elle soit complète pour s’autoriser à respirer. Quand il reprend contact avec cette réalité qui n’est pas la sienne, alors qu’Émilie lui frotte le dos et lui murmure des paroles rassurantes, il a retrouvé son état de robot, son état de Lucien 3.0. Le système a éradiqué le cheval de Troie. Son cœur est une boule d’acier trempé.

Il reste avec Émilie. Il parvient à coucher avec elle au bout d’un certain temps, sans enthousiasme, sans rien ressentir. Il apprend à simuler avec suffisamment de conviction pour que tout paraisse normal. Lui s’applique à donner autant de plaisir que possible à sa compagne, en observant, en écoutant, en analysant – après tout, le sexe, découvre-t-il, est une science comme une autre, qui ne demande rien qu’une touche de technique. Une machine peut le faire, pour peu qu’elle soit programmée pour. Tout est affaire de lignes de code.

Peu à peu, Lucien se détache émotionnellement d’Émilie. Il l’apprécie toujours, autant qu’un robot sans âme en est capable. Les robots ne sont pas amoureux, et surtout pas les robots sexuels. Mais il lui semble qu’il se sent mieux avec elle que sans elle, alors il reste. Il sent qu’il lui est plus ou moins utile, alors il reste. Il a peut-être trouvé sa place de machine, alors il reste, sagement, discret, éteint. Il l’ignore, mais Émilie croit qu’elle a fait quelque chose de mal. Elle se dit que c’est à cause de leur première fois, qu’elle a brisé une part de Lucien, et cela lui fera mal toute sa vie. Lucien garde tout pour lui, il n’extériorise rien, jamais. Elle sait qu’il l’écoute quand elle se confie, mais elle ne trouve aucune occasion de lui rendre la pareille. Elle ne sait rien de sa vie, de son passé, de ses ressentis. Elle ne le connaît pas – et pourtant, elle l’aime bien, iels s’aiment assez pour être ensemble, iels sont gentil·les, attentionnæs et aussi casanièr·es l’une que l’autre. Donc c’est censé aller, et continuer à aller. Après leur première année de relation, ou même pendant, sans doute, il arrivera souvent à Émilie de se réveiller vers trois heures aux côtés de cet homme qu’elle connaît si mal et de se demander si sa place est vraiment dans ce lit-ci et non ailleurs. Elle détaillera les traits fatigués de Lucien, son air fragile sous les draps, se dira que c’est l’homme le plus sensible qu’elle puisse trouver, puis elle se couchera contre lui et sentira à nouveau sa fureur intérieure. Elle entendra ce tourbillon de rage noire se fracasser contre sa peau et ses côtes. Elle frissonnera et souhaitera avoir tout imaginé, car il est impossible qu’un homme si doux contienne une violence si destructrice. À moins que ce ne soit cet ouragan qui n’épuise son énergie, qui n’arrache la vie à ses yeux, qui le ravage pour le laisser choir sur le lit à dix-neuf heures, à bout, à peine capable de bouger un doigt.

Le jour où elle voit les lacérations rouges sur ses bras, elle se rend avec horreur à l’évidence : elle n’a rien inventé. Elle s’assied face à lui en pressant ses épaules, lui dit de parler, de faire sortir ce qu’il faut faire sortir avant qu’il n’explose comme une cocotte-minute. Il évite son regard, mais il l’a toujours évité. Lucien ne regarde personne dans les yeux. Peut-être est-il à deux doigts de tout lui dire, et s’il le faisait, cela changerait tout, absolument tout. S’il parle à cet instant-là, la suite fatale des événements ne se produira pas. Il verra possiblement quelqu’un·e pour l’aider, pour le coller sous médocs aussi longtemps qu’il lui faudra pour oublier, et il retombera amoureux d’Émilie – sauf qu’il ne dit rien, qu’il secoue simplement la tête, les yeux vitreux, en bredouillant une excuse. Il accepte qu’Émilie le prenne dans ses bras, y répond à peine, par peur de sa propre faiblesse. C’est trop réconfortant, un câlin, ça lui rappelle sa fragilité d’humain, ça lui rappelle cruellement que malgré ses efforts, il ne sera jamais une machine digne de ce nom, tout au plus un prototype raté, un brouillon. Il se ratatine en lui-même, décolle sa peau de son armure d’acier et ne sent rien, il n’a pas besoin d’affection – si putain il en crève il en crève – mais il simule comme d’habitude – donne-m’en plus serre-moi fort serre-moi serre-moi je t’aime me laisse pas serre-moi fort – et essaie de se souvenir, mais le moment où il s’est scarifié ne lui revient pas et il est incapable de s’expliquer la raison de cet acte, alors que tout est explicable, oui, tout est explicable. Il a eu une absence, il y a eu un bug, un minuscule bug, tout va bien et – Émilie me laisse pas elle va pas partir hein elle va rester avec moi elle oh s’il te plaît m’abandonne pas je t’aime je te jure que je t’aime – il mettra des pansements et il passera à autre chose et Émilie aussi. À moins qu’il ne corrige le bug, ce qui lui semble faisable. C’est probablement dans son hygiène de vie qu’un détail lui échappe. Il n’aime pas ça, et l’admettre non plus, or cela reste préférable à une nouvelle absence. Il va rester sur ses gardes, Lucien, il va faire attention à lui. Promis.

Si d’autres absences viennent geler ses neurones, il ne le sait pas, nul·le ne le lui dit. Nul·le ne lui dit rien sur son état puisque pour Lucien, tout roule – il obtient son diplôme, Émilie aussi, puis, sans qu’il sache exactement pourquoi, sans doute parce que c’est une suite logique et qu’il n’y voit pas d’inconvénient, chacun·e rencontre sa future belle-famille, puis iels se marient. Les parent·es David se disent que oui, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes – surtout pour un gamin handicapé mental, surtout pour cette créature qu’ils ont créée sans savoir comment – et les parent·es Launay trouvent leur gendre distant mais plutôt gentil, et leur fille semble heureuse avec lui ; il n’y a pas le moindre problème, vraiment. Le jour où iels apprennent qu’Émilie est enceinte, iels sautent de joie et sortent le champagne – iels ne le boivent pas avec elle, bien sûr – à mille lieues de se douter que Lucien n’a absolument pas assimilé la nouvelle, toujours pas. Il voit le ventre d’Émilie s’arrondir de mois en mois et ne réalise rien, dans l’incapacité de se figurer qu’il a bel et bien engendré une vie, un être organique et sensible, lui, le robot à l’âme électrique. C’est comme si Émilie était tombée enceinte sans son aide, sans l’aide de personne, mais c’est impossible, il le sait, c’est scientifiquement impossible et il s’est réveillé une nuit en se demandant si sa femme l’avait trompé, a découvert que, selon toute logique, cela ne devait pas avoir d’importance, s’est rendormi, s’est interrogé sur la fécondation in vitro la nuit suivante. L’idée était pourtant absurdement simple, n’est-ce pas ? Il n’était pas stérile, il était une machine mais… pas une vraie machine, si ? Oh si, lui disait son cerveau, oh que si. Il n’y avait en lui que de l’artificiel glacé.

Puis Léa naît et Lucien s’effondre. Totalement.

Il a accompagné Émilie à l’hôpital sans concevoir ce qui allait arriver. Lorsqu’il voit Léa pour la première fois, il fait une crise d’angoisse. Il se précipite dans le couloir de l’hôpital, constate qu’il ne se calme pas, file à l’extérieur et s’écroule à moitié dans l’herbe, avalant l’air, il tremble, il éprouve trop de choses d’un coup, il a l’impression très nette qu’il va mourir, qu’est-ce que c’est, c’est quoi, tout ça, qu’est-ce qu’il ressent, qu’est-ce qui lui fait peur, oh, pourquoi crève-t-il de trouille à ce point, pourquoi se sent-il si fragile, si impuissant et si horriblement triste ? Il empoigne des touffes d’herbe et laisse ses os s’entrechoquer, clac clac clac, il ne sait plus où il est, ni quand, s’il est à l’hôpital où son épouse vient d’accoucher ou – ça puait la sueur et le cuir dans tout l’habitacle – ailleurs, trop loin, coincé dans une foutue boucle – c’est rien c’est rien c’est juste un bug – il a peut-être rêvé, il s’est trop éloigné de son corps, trop longtemps, et voilà qu’il doit revenir dans cet habitacle clos où il a mal, où il a peur, où on le tue, où on le démantèle. Il voudrait pleurer mais il ne peut pas, ses cris se coincent dans sa gorge en un grumeau qui l’étouffe, il perd pied, tout se mélange, le passé, le présent, il n’a pas de prise à laquelle s’accrocher, il n’a rien, il n’est rien et il va crever, si tant est qu’il n’est pas mort dans cette saleté de bagnole puante, non, pas encore, sinon il ne penserait pas, il n’endurerait pas. Il se replie en mètre bouffé par les termites sur le terre-plein et reste ainsi quelques minutes avant de se ressaisir, de remonter les escaliers, de retrouver sa famille, ne prêtant aucune attention au personnel soignant parce qu’il craint de voir un visage trop familier à la place des leurs – et Émilie est là, elle lui demande si ça va, et Léa est là aussi, elle ne pleure pas, elle est calme, elle a les yeux de Lucien avec infiniment plus de vie, ses yeux contiennent tout un univers, Léa est un univers… son univers.

Lucien est complètement déglingué. Ça remue, ça monte par vagues, ça frissonne, ça secoue beaucoup mais c’est doux et chaud et – protège-la protège Léa putain elle est minuscule – et, avant d’avoir pris le temps d’analyser les choses, il s’entend dire :

« Je crois que je l’aime. »

Émilie, qui pleure d’émotion depuis qu’elle tient sa fille dans ses bras, lui sourit, émerveillée pour la deuxième fois en un quart d’heure, au septième ciel parce qu’un miracle s’est produit, parce qu’elle a fondé une famille et que le père de son enfant se dévoile à nouveau, comme la première fois, oui, comme lors de toutes leurs premières fois avant – l’incident –, les yeux verts de Lucien brillent, fort, son cœur s’affiche sur ses rétines et déborde de ses orbites, il aime, il les aime toutes les deux et il est vivant. Émilie glisse une main tendre dans ses cheveux et murmure :

« Je sais. »

*

Il ne sait pas s’il espère voir ce petit bout d’humaine grossir plus vite ou plus lentement, reste qu’il s’est lancé dans une interminable suite de crises d’angoisse après la naissance de Léa. La deuxième chose qu’il a intégrée – la première étant bien entendu son amour pour elle, un amour qui pourrait le briser et qui l’effraie tous les jours – est le simple fait que, s’il arrive quelque chose de mal à sa fille, il en sera détruit, la machine sera hors service. Il a le sentiment très net qu’il ne sera plus jamais rien sans elle, qu’il n’a jamais rien été sans elle, Léa est son univers, le seul putain d’univers réel, l’unique chose importante de ce monde – et puis, Emy tombe enceinte, une fois de plus, et il croit en crever, il ne peut pas contenir trois fois l’amour qu’il a déjà pour son aînée – trois, oui, parce qu’Émilie porte des jumeaux. C’est trop, c’est beaucoup trop, il apprend la nouvelle et se laisse tomber sur son lit, pantelant. Il pleurerait sans doute s’il en était capable. Il ne s’est jamais senti si bien et si mal. Il va prendre Léa dans ses bras et ça va mieux, ça va toujours mieux quand il la serre contre lui. Léa adore son père, mais il s’en rend à peine compte, évidemment, et à vrai dire qu’est-ce qu’il s’en fiche, oui, son amour pour elle est suffisant, il l’aimerait même si elle le détestait, il endurerait les pires tortures pour elle, il supporterait toutes les atrocités possibles pour la protéger, elle. De toute son existence, jamais Lucien ne lèvera la main sur un·e seul·e de ses enfants, ni ne les punira, ni ne haussera le ton – les règles existeront, elles existent immanquablement avec les machines, et cela leur suffira, aux enfants, il n’en doutera pas un seul instant de sa vie de père.

Diane et Lucas arrivent, les crises rattrapent Lucien à la gorge, il se bourre de médicaments en cachette et s’occupe de ses trois créations le reste du temps – trois univers, c’est dingue, c’est dingue. Peut-être que c’est le même univers qu’il voit à travers trois corps, ouais, peut-être, et c’est drôle d’assister à l’expansion d’un univers, ou de plusieurs univers, de trois flaques de big bang différentes, aucune ne s’étend de la même manière. Léa a appris à parler plus tôt mais a marché plus tard. Pour Diane, c’est l’inverse. Lucas a préféré tout faire en même temps – et s’est beaucoup cogné aux murs, sans se blesser ni se faire trop mal, il paraissait simplement vexé. Diane est celle qui mange le plus, Léa est la plus curieuse, Lucas est celui qui dort le plus de temps… Lucien pourrait faire tout un tableau des caractéristiques de chacun·e des enfants et cela lui prendrait des heures. Il les aime à en mourir, il ne sait pas comment il peut supporter d’aimer autant, aussi fort, avec une intensité pareille. Il aurait dû voler en éclats depuis l’entrée de Léa dans sa vie. L’horreur qu’il éprouve à penser que ces trois êtres qu’il idolâtre sont sans défense aurait dû le rendre fou. Il est fou de ses gosses, ouais. Parfois, il éprouve l’étrange envie de rester assis dans le canapé à les regarder jouer toute la journée sans uriner, sans manger, sans boire, mais fort heureusement, il n’oublie pas leurs besoins à elleux, c’est ce qui le sauve.

Il dit à Émilie qu’il est inutile de les envoyer à l’école maternelle. Il va s’occuper d’elleux, promis. Émilie a toute confiance en lui pour mener cette tâche à bien. Son époux a tellement changé, depuis qu’il est papa ! Elle le découvre sous un jour nouveau et ce n’est absolument pas pour lui déplaire. Elle remarque que son état physique suit le mental, qu’il prend un peu de gras sur les côtes, qu’il fait moins de pellicules et ne perd plus autant de cheveux, elle a même l’impression qu’il accorde une plus grande importance à son hygiène corporelle. Puis elle se demande si elle n’a pas tenté de s’occuper de Lucien à sa place pendant toutes ces années. Elle se demande pourquoi elle a si longtemps veillé sur sa santé à lui, au détriment de son propre bien-être, et comme Lucien passe la totalité de son temps avec leurs enfants, elle s’accorde de petits moments pour elle, elle sort avec ses amies – puis seule, au cinéma, après avoir subi leurs remontrances. Quelle mauvaise mère fait-elle, ne doit-elle pas plutôt être avec ses enfants ? Un soir, en larmes, elle en parle à Lucien, qui accueille son récit par un roulement d’yeux avant de la prendre dans ses bras – parce que c’est ce qu’il faut faire, bien sûr – et de lui dire qu’elle est une mère géniale, et il le pense. « Et les enfants le pensent aussi. Léa t’a dessinée l’autre jour, tu aurais dû voir. Je sais que je suis son père, mais… elle est douée, vraiment. »

Elle l’est. Et elle dessine tout le temps. L’année dernière, elle a demandé des crayons de couleur pour Noël, et cette année, Lucien pense qu’elle voudra de la peinture à l’eau. Ou des pastels. Il a toujours été d’avis que ce qui n’était pas essentiel était inutile, et de toute évidence, d’un point de vue purement matériel, dessiner n’est pas essentiel. Mais cela rend sa fille heureuse, alors si, ça l’est, c’est plus essentiel que tout le reste. Il serait prêt à se priver de tout pour que Léa ait ses crayons, pour que Diane ait ses DVD, pour que Lucas ait ses Lego, même si c’est pour marcher dessus en entrant dans la chambre de son fils et se tordre de douleur au-dessus de son gros orteil.

Le bonheur absolu n’est pas fait pour durer dans un monde si violent. Lorsque Léa atteint l’âge de six ans, c’est une fillette d’une extrême intelligence, une dessinatrice de plus en plus talentueuse… et une future écolière. Cela terrorise Lucien au-delà des mots. Il en discute avec Émilie, il essaie de la faire changer d’avis, il lui dit qu’il peut lui faire l’école à la maison, il a le temps pour ça – et, putain, il ne veut pas laisser sa fille toute seule. Sa dernière conversation avec Emy lui fait affreusement mal :

« Tu n’as pas voulu que nos enfants aillent à l’école maternelle et j’étais d’accord. Et tu as vu le résultat, tu te souviens de ce que le pédopsychiatre a dit ?

— Qu’est-ce que ça a à voir avec…

— Lucien, tu te rends compte que notre fille est autiste ?

— Et alors ? Je le suis aussi.

— Justement… Lu, je ne dis pas ça pour te blesser, je ne te reproche rien, tu es un excellent père.

— Mais… ?

— Mais si elle côtoyait… d’autres gens ? D’autres enfants ?

— Des gens dans la norme ? C’est ça que tu es en train de me dire ? Que Léa est autiste par… contagion ? C’est génétique, Emy !

— Être seulement en contact avec un autre autiste ne l’aidera pas.

— Ne l’aidera pas à quoi ? De quoi tu parles ? »

Iels s’engueulent et se sentent mal, mais ça passera. Lucien n’a pas l’habitude de se disputer. Il ne dit rien d’habitude, il garde tout enfoui, tout ce qui n’a pas d’importance – et si ça concerne ses enfants, c’est important, alors il parle. Emy peut lui reprocher son autisme tant qu’elle le veut, tant qu’elle ne s’en prend pas à ses gosses. Ouais, ce sont ses gosses. Personne ne touchera un cheveu de ses gosses, pas même leur propre mère.

Mais c’est des conneries. Emy aime leurs enfants. Elle l’aime peut-être, lui aussi. Alors on se calme, alors on fait redescendre la pression, on se dit que ce ne sera peut-être pas si terrible, l’école primaire. Qu’avec un peu de chance, on ne privera pas Léa de son goûter, on ne lui tirera pas les cheveux, on ne la frappera pas et on ne l’enfermera pas dans une voiture et on ne la touchera pas, hein, on ne la touchera pas ?

La rentrée lui tord les boyaux, à Lucien. Il emmène Léa avec lui pour acheter les fournitures scolaires et il a envie de vomir, le chariot se remplit et il donnerait tout pour ne pas voir ça, mais il faut qu’elle aille à l’école, Léa, il faut que la vie la maltraite elle aussi, il faut qu’elle souffre parce que tout le monde souffre, et Lucien n’a jamais accepté ça parce qu’il n’a jamais grandi, hein, il a jamais voulu accepter que ce monde était horrible alors il voudrait que sa fille se passe de souffrance mais non, on est né pour souffrir, hein, faut s’endurcir, c’est ce qu’on dit tout le temps, s’endurcir, se résigner à recevoir des coups, à se casser la gueule, à se voir détruire jusqu’à ce que la dépression nous fasse nous tuer. Puis Lucien arpente les rayons, voit un nom sur un livre, et son cerveau implose.

Archie.

La couverture est rouge. Boule de sang. Lucien a envie de dire un caillot, ça s’appelle un caillot de sang, puis il prend le livre et le retourne. Il relit le nom, Archie David, il regarde la photo, de la taille d’un timbre, sur laquelle Archie sourit. Il ne peut avoir la certitude que c’est bien de son Archie à lui qu’il s’agit, il jette un œil à la biographie et se dit putain, il n’y a que lui pour écrire ça, il n’y a que lui pour se présenter comme « ex-conducteur de poids-lourds qui pensait écrire des histoires propres mais s’est rendu compte que le cambouis avait encrassé son cerveau » – et par où il est rentré, le cambouis, par les trous de nez, Archie ? — Ben nan, par le trou du cul, qu’est-ce que tu crois ?

Il le feuillette. Ce n’est pas le premier bouquin d’Archie, il en a écrit d’autres. Il a reçu des prix. Sa carrière a décollé quand son second roman, Brûlures, a pulvérisé la rentrée littéraire qui l’a vu sortir. Archie, son cousin qu’il a essayé d’oublier, est à présent sur la route de la célébrité. Ce que la vie peut être ironique… Il revient à la minuscule photo, se demande si Archie a l’air heureux ou non, s’il porte désormais des verres plus forts, s’il est en train d’écrire en ce moment même… s’il pense à lui. Il ne peut pas s’en empêcher, il rouvre le livre, il cherche une page de dédicace, la trouve. Elle n’est pas pour lui, mais pour Mélodie. La petite amie d’Archie ? Sa femme ?

Pour Mélodie, qui m’a dit que si j’arrivais à lui faire peur avec une histoire de vampires, elle me devrait un an de prêts à la bibliothèque. (Oui, j’ai réussi !)

Il trouve Brûlures tout près. La couverture est superbe – c’est une nouvelle édition, et quand il constate qu’Archie a récupéré tous les droits sur ce bouquin pour le vendre sans éditeurice, il est pris d’une drôle d’envie de rire, puis d’une impulsion. Il achète Brûlures, Boule de sang et Corbeau rouge, le cerveau dans la vase, des points noirs devant les yeux. Léa le trouve bizarre, mais son papa l’a toujours été, alors elle se contente de le presser parce que, les courses, ce n’est pas bien amusant, et elle préférerait s’installer devant Rex avec son matériel à dessin. Ils achèvent leur périple en grande surface en quatrième vitesse. Lucien étouffe, il veut rejoindre sa voiture, la vision des trois livres dans son caddie lui brûle la rétine et l’estomac, Archie, Archie, Archie, et il ne peut pas expliquer ça, ni à sa fille, ni à sa femme, ni à personne. Il ne sait même pas pourquoi il les a pris, il ne lit pas, il ne lit jamais, et Archie n’est pas là, Archie n’est pas là et ne sera sans doute plus jamais là, alors pourquoi ?

Reviens Archie reviens reviens reviens pourquoi tu m’as laissé pourquoi tu m’as laissé dans la voiture avec la voiture la voiture la voiture…

Il ne peut pas monter dans l’habitacle, il ne peut pas, et il empêche sa fille d’y monter, sa fille qui prend peur et qui lui demande ce qu’il y a, qu’est-ce qu’il y a papa, pourquoi faut pas monter, tu me serres trop fort papa, il la libère aussitôt parce qu’il n’est pas question qu’il lui fasse mal, plutôt mourir, plutôt se saigner à blanc, plutôt crever d’angoisse à l’intérieur de la voiture, alors il monte, pour elle, et il tremble, pour elle, pour Léa, parce qu’il faut que tout soit facile, pour elle.

*

Archie écrit bien, à son humble avis de machine. Il lit si peu. La plupart des mots qui pénètrent ses pupilles s’évaporent entre ses circuits et y laissent une fine couche de poussière. Leur sens est insaisissable, les métaphores ne se gravent pas sur son disque dur, c’est un langage qui lui est presque inconnu, auquel il est hermétique. Ce sont les humain·es qui se perdent dans les univers fictifs, pas les machines. Les machines ne s’égarent jamais. Elles ne connaissant que ce qui est concret, tangible, les concepts que l’on peut dessiner ou représenter en lignes de code. Mais la mélodie que les phrases tissent dans le cerveau électronique de Lucien est agréable. Les sonorités massent ses neurones, elles coulent sur eux comme du miel. Peut-être la mécanique tournera-t-elle mieux, grincera-t-elle moins, peut-être Archie est-il en train de graisser les articulations métalliques de Lucien pour ralentir l’usure et rendre son corps plus confortable. Lucien voudrait comprendre comment cela fonctionne. Ne pas savoir le frustre. L’ignorance est un concept qu’il saisit très bien et qu’il déteste. Il lit, cependant, il termine Boule de sang et en oublie l’histoire aussitôt. L’huile s’est liquéfiée, elle a fait son office et, à présent, glisse. Les mots resteront là quelque temps, leur musique l’apaisera pour un jour ou deux, mais le fond, il l’oublie déjà. Il lui semble pourtant que l’histoire qu’Archie lui a racontée à travers ces pages était horrible, que c’était un récit censé faire peur et qui lui aurait fait mal s’il avait eu un cœur de chair frissonnante. Il garde le roman sur une étagère, il se dit que l’envie de réécouter la mélodie des mots lui prendra, juste comme ça, quand ça crissera trop en lui, quand bouger, vivre, recommencera à devenir désagréable. Il remarque tout de même la sécheresse de ses yeux et y injecte du sérum physiologique – il ne se rate jamais, les gouttes qu’il a sorties de ces petites fioles ont toujours atterri sur ses yeux, tout est affaire de rationalité : il veut ces gouttes sur ses yeux, ses paupières n’ont pas à protester, cette eau salée ne représente aucun danger, il le sait alors chacune de ses cellules le sait.

C’est l’un de ces soirs où il prête attention à Diabolo, le vieux colley d’Emy, cette boule de poils un peu capricieuse, souvent boudeuse et d’une mauvaise foi confondante, affectueuse à ses heures, quand elle décide que si, elle aime bien sa famille d’humain·es, finalement, même le drôle de robot qui sert de mari à sa maîtresse. La plupart du temps, on pourrait croire que tous deux s’ignorent – ce qui est, comme nous le disions, vrai, concernant Lucien ; or il s’agit moins de dédain que de de la conscience ténue d’une présence respectueuse de la sienne, d’une habitude qui, si elle changeait, le troublerait profondément. Diabolo le suit souvent, à une distance à la fois assez courte pour manifester son intérêt, et assez longue pour lui laisser son espace. Les manifestations de sympathie entre eux deux se limitent presque toujours à cette simple marque de respect, chacun tenant compagnie à l’autre sans l’envahir. En vieillissant – parce que Diabolo a treize ans, tout de même, ce que Lucien refuse de se rappeler – la proximité de Lucien a gagné en attrait pour Diabolo, lui qui est à présent trop fatigué pour jouer avec trois enfants qui s’entêtent à vouloir le chevaucher (il a vite compris que la meilleure attitude à adopter dans cette situation était de se coucher, ou de rester couché). Finalement, cette relation leur convenant à tous deux, leurs rapprochements revêtent un parfum spécial, comme des moments d’intimité extrême, et il est rare qu’ils se laissent aller à ces épanchements en public. Diabolo vient voir Lucien alors qu’il fixe le plafond de ses yeux vides, allongé sur le canapé, Émilie et les enfants étant sorti·es dans le jardin – iels avaient voulu faire sortir ce casanier de colley, sans aucun succès ni même un regard de réponse. Diabolo désirait les caresses de Lucien, ce soir.

Il pose le museau sur sa cuisse et Lucien croit qu’il va fermer les yeux, mais son chien le dévisage, il le regarde vraiment, et Lucien prend peur. Il fourre sa main dans l’épais poil de Diabolo, juste sous l’oreille, et le frictionne, espérant que ce geste soit réconfortant dans sa maladresse. Il craint de savoir ce que ce regard signifie, il craint de connaître la raison pour laquelle Diabolo est si peu sorti récemment, Diabolo qui s’est uriné dessus la nuit dernière, Diabolo qui a mal aux hanches sans vouloir le montrer, Diabolo dont le poil s’est terni et asséché, Diabolo qui est vieux, Diabolo qui a dépassé les quatre-vingt-dix ans en âge de chien, Diabolo qui est fatigué, comme Lucien l’a toujours été lui-même – sauf qu’il a existé une période où Diabolo était tout sauf fatigué, où il courait partout et mangeait comme quatre, et les crottes qu’il laissait entre les herbes du jardin étaient absolument magnifiques, de vrais beaux bronzes de chien qui pète la forme. Lucien se souvient de tout ça, et il se sent mal.

« Pas ce soir, murmure-t-il, s’il te plaît. Pas maintenant. Pas cette nuit. Ça… ça va faire trop bizarre, tu vois ? »

Mais Diabolo le regarde, épuisé de vivre, soupirant sur sa jambe, avec l’air de s’excuser – ce doit être de l’anthropomorphisme, Lucien le sait, et là, tout de suite, il n’en a rien à foutre. Il ne peut pas nier ce qu’il a sous les yeux. C’est irrationnel, ce n’est pas logique, mais c’est là, c’est foutrement et horriblement là, son chien est là et il sait quelque chose qu’il tenait à partager avec lui, pour être moins seul face à ce qui l’attend ce soir, ou cette nuit, ou demain.

« S’il te plaît… Juste un jour de plus. »

Sa main se perd dans la paille grasse qui était autrefois un luxuriant pelage roux et blanc. Il sent battre le cœur du chien contre sa paume. Il réalise violemment que ce brave cœur de brave colley va cesser de battre et sa crainte se change en terreur. Il s’accroche à Diabolo, de toutes ses forces, et Diabolo le regarde, tristement, et Lucien va probablement dormir avec lui cette nuit, il trouvera une excuse pour les enfants, ou Emy en trouvera une, parce qu’à elle, il devra lui dire la vérité, non ? Et ça lui fera de la peine, à Emy, elle qui aime tant ce bon toutou qu’elle a adopté il y a plus de dix ans – ça a été un vrai coup de foudre, entre ces deux-là, Lucien s’en souvient, et si à l’époque cet événement ne signifiait rien pour lui, il est forcé de reconnaître que le temps a le terrifiant pouvoir de créer des liens, envers et contre tout… ou d’en défaire.

Archie.

Il serre son chien dans ses bras, il le caresse le plus doucement possible, ses yeux le brûlent et il se dit qu’il a peut-être abusé du sérum – tu parles – et Diabolo glisse au sol, et Lucien a peur qu’il parte maintenant, mais non, il est toujours là, Diabolo, il restera encore un peu avec lui, alors Lucien se rallonge, sur le ventre cette fois, et prend sa patte, comme pour lui dire qu’il est là, qu’il reste là, qu’il l’accompagne dans les ténèbres parce qu’ils n’ont pas le choix. Diabolo aurait aimé rester, sans doute, les chiens aiment la vie, ils la croquent à pleins crocs, c’est ce que Diabolo a fait pendant les treize années de son existence et surtout les dix dernières. Mais s’il te plaît, Diabolo, juste un jour de plus. Juste un. Lucien n’est pas prêt, tu sais ? Tu le sens à son odeur. Est-ce que vous vous reverrez, après vous être endormis ? Lucien s’endormira bien après toi, les humain·es vivent longtemps, et les machines, plus longtemps encore. Si tu restes un peu, ton attente sera plus courte, de l’autre côté. Raccourcie d’une journée, mais tu sais combien peut compter une seule journée. S’il te plaît, Diabolo, reste.

Lucien tient sa patte, allongé à ses côtés, et Diabolo le regarde, épuisé de vivre. Lucien le sent s’endormir au bout de quelques minutes, et sa profonde respiration de chien assoupi se tait, doucement, au fil des heures. Lucien ne bouge pas du canapé, ne se lève même pas lorsque sa famille rentre. Il les laisse croire qu’il dort, le visage fourré sans son bras contre l’accoudoir, les paupières et le nez gorgés de larmes trop timides. La patte de Diabolo refroidit dans sa paume moite et le cœur de Lucien se brise une nouvelle fois, avant de tomber en lambeaux quand il songe à la tristesse de sa famille, à ce qu’il devra leur annoncer demain, aux larmes que verseront les enfants, et au fait que le cœur de Diabolo a cessé de battre contre sa paume.

*

Il poursuit sa lecture, il se remplit la tête des histoires d’Archie pour se protéger des pleurs de sa femme et de ses enfants, pour s’assourdir, pour oublier. C’est difficile, de se projeter dans un monde qui n’existe pas, vraiment difficile. Il le faut pour que la souffrance se suspende, alors il s’efforce d’essayer. Les mots lui font toujours du bien, il ne visualise toujours rien. Il pose le livre sur son bureau et s’assied face à l’ordinateur pour faire ce qu’il s’est interdit de faire pendant toutes ces années, à moins qu’il n’ait pas osé le faire en réalité : il tape « Archie David » sur Startpage. Les résultats s’affichent. Archie est là, à portée de clic. Lucien transpire d’excitation et de terreur mêlées. Archie est là, Archie est réel, Archie a existé et existe encore. Lucien ouvre la page Twitter de son cousin. Il hésite à agrandir la photo de profil, mais il finit par le faire. Archie a l’air plus naturel que sur ses quatrièmes de couverture. Il fait une drôle de tête, un genre de grimace pour faire rire les internautes, si Lucien en croit son expérience des expressions faciales. Il a un cornet en carton sur la tête et il a l’air de franchement s’éclater. Une bannière annonçant sa prochaine sortie surplombe l’icône, mais le bouquin qu’elle présente est déjà dans les rayons et Archie n’a rien mis à jour depuis – le compte affiche une inactivité de quatre mois et demi après une période de frénésie, entre écriture, vidéos et anecdotes amusantes – oui, pas de doute, Archie veut faire rire ses abonnés, en tout cas il le voulait jusque-là. Lucien vérifie l’onglet des réponses, constate qu’Archie s’est réellement absenté depuis un bon moment, tape son nom dans la barre de recherche du réseau et tombe dans un puits d’angoisse. Sous ses yeux écarquillés s’étalent les interrogations, les inquiétudes, parfois les blagues des lecteurs de son cousin. Tous se demandent où il a pu passer. Certains déclarent avoir envoyé mails et messages privés à leur auteur favori sans obtenir la moindre réponse, alors qu’il semblait particulièrement réactif jusqu’il y a quatre mois – dix-huit semaines et trois jours, pour être exact.

Lucien repère un nom d’utilisateur qui ne lui est pas inconnu : Mélodie Anglade. Elle a parlé pour la dernière fois d’Archie en janvier dernier, sous la pression des fans : « Afin que les choses soient claires pour tout le monde ici : NON, je ne sais pas où est passé @ArchieDavid18, NON, je n’ai aucune nouvelle, NON, nous ne sommes plus en contact. Merci d’arrêter de me mentionner. » Lucien contemple sa photo un court moment, songeant que, s’il s’agit de l’ex-petite amie d’Archie, il a eu bien de la chance – Mélodie est rayonnante, d’une beauté à couper le souffle. Un passage en revue de sa page lui apprend qu’elle est bibliothécaire, qu’elle s’exerce au maquillage artistique à ses heures perdues et qu’au moins un tweet par semaine concerne une de ses lectures récentes. Avec un peu d’ingéniosité, il parvient à remonter loin, très loin dans le passé, à l’époque où Archie était encore présent en ligne et échangeait régulièrement avec elle – Archie lui semble très protecteur, gentil mais sur la réserve, comme pourrait l’être un professeur avec un·e élève qui l’aurait retrouvé sur les réseaux sociaux et qui lui vouerait une appréciation réciproque sans qu’elle soit censée aller jusqu’à l’amitié, barrière de sécurité oblige. Lucien en éprouve pourtant une douloureuse jalousie. Archie David est son Archie – et si quelqu’un lui a fait du mal, il le paiera très cher, qu’il s’agisse de Mélodie ou de quelqu’un·e d’autre. Merde, ce n’est pas juste… Pourquoi faut-il qu’Archie ait disparu au moment où il trouve enfin le courage – ou la lâcheté purement humaine – de le chercher ? La providence croit-elle donc si bon de lui faire du mal ? Non, des conneries, des conneries, la vie est seulement fabriquée de toutes pièces par celleux qui ne mériteraient pas de la vivre. Il songe à fermer la page, change d’avis et entreprend de rédiger un message à l’attention de Mélodie, un simple bonjour – il ajoute une émoticône au dernier moment, histoire d’avoir l’air expressif. Personne ne veut être contactæ par un robot. Il jette un coup d’œil dubitatif à son avatar vide et à son pseudonyme – rien qu’une longue suite de chiffres et de lettres, comme un certain nombre de ses alias virtuels dont il ne se sert que rarement. Les gens n’aiment pas ça, non plus, et il pense en comprendre la raison – trop impersonnel, insuffisamment humain.

« Bonjour ? répond cependant Mélodie, laissant Lucien interpréter son point d’interrogation comme de la méfiance, ce dont il s’abstient de lui tenir rigueur.

Je ne vous dérange pas ?

Si c’était le cas, je ne vous aurais pas répondu. Une photo de votre bite, si vous en possédez une, m’aurait bien davantage rebutée qu’un simple bonjour. Quoi qu’il en soit, venons-en au fait. »

Lucien décide qu’il l’aime bien, finalement.

« Je suis un cousin d’Archie David. Je l’ai perdu de vue il y a des années, il y a plus de trente ans en réalité. Je vous ferais bien part du nombre exact d’années, mais j’ai mal à la tête, alors je vous saurai gré de me dispenser de faire le calcul. Je cherche à reprendre contact avec lui, et j’ai constaté qu’il avait déserté les réseaux sociaux. Je me suis permis de vous contacter parce que j’ai cru comprendre que vous étiez de très proches ami·es. Ce n’est pas une blague, je ne suis pas un fan, je ne savais même pas qu’il écrivait avant cette semaine. Oui, je sors peu de chez moi, et surtout je fais peu attention au monde qui m’entoure. Je peux vous fournir des preuves de mon identité, si cela vous paraît nécessaire, mais je suis réticent à l’idée de vous divulguer ces informations par un canal aussi peu sûr que la messagerie privée de Twitter. Sinon, je sais quelques trucs sur Archie que peu de personnes savent, ou sont censées savoir. Il est dyspraxique. Il est surdoué et hyperactif. Je sais d’autres choses, mais je ne vais peut-être pas en parler ici non plus.

— … Wow. Wowowow.

Je suis effrayant ?

Hum. À votre avis ?

Je vous assure que mes intentions sont bonnes… Je m’appelle Lucien, d’accord ?

— … Lu c’est vous ? »

Une bouffée de chaleur lui monte aux yeux. Lu. Lu.

« Il m’appelait Lu quand on était gamins, oui. Il vous en a parlé ?

Comment vous vous êtes rencontrés ? Je connais la réponse, ne cherchez pas à m’entuber, Lucien. »

Il lui a parlé de moi. Il lui a parlé de moi. Archie s’est souvenu de lui. Archie ne l’a pas oublié. Archie n’a pas tiré un trait sur lui, s’il a parlé de lui à Mélodie, si ? À moins qu’il n’ait parlé de lui en mal, mais alors, pourquoi Mélodie lui laisserait-elle une chance de prouver sa bonne foi ?

Il lui a parlé de moi. Pour de vrai. Et il m’a appelé Lu. C’était le seul à m’appeler comme ça. Lu. Il relit le message de Mélodie, ébranlé, les entrailles retournées. Lu c’est vous ? Lu c’est vous ? Et oui, c’est lui, et comment que c’est lui, oh, il veut bien être tout ce qu’Archie voudra qu’il soit, du moment qu’il est toujours Lu… Si Archie l’a laissé être Lu pendant tout ce temps, alors qu’ils étaient séparés, alors que la communication était rompue, ça signifie qu’il l’aime toujours ! Iels fonctionnent comme ça, les humain·es, oui, s’il est encore Lu c’est que tout est encore possible, il peut retrouver Archie, il doit retrouver Archie, il aime Archie…

Et l’interrogatoire commence, puis la correspondance, que Lucien tient assidûment alors qu’Émilie lui reproche de l’avoir laissée se débrouiller toute seule avec le corps de Diabolo, de ne pas avoir consolé les enfants avec elle, de passer son temps dans son monde, allô, on est là, on existe, nous aussi, putain, et Lucien lui dit qu’il le sait, bien sûr, que sa famille fait partie des rares choses réelles à ses yeux. Emy se passe la main sur la figure, l’air épuisé, lui dit qu’elle ne peut pas tout gérer, qu’elle est humaine, merde, et Lucien lui demande s’il l’a blessée, il s’en voudrait de lui avoir fait du mal, et Émilie le laisse seul dans son bureau, manifestement à bout de nerfs. Il sent qu’il devrait savoir ce qu’il a fait de mal, et en quoi – puis ça monte au cerveau, il comprend, il a laissé sa part humaine prendre le dessus ces temps-ci, il a repensé à Archie, il n’a plus pensé à rien d’autre qu’à Archie et à ses mots, il n’a pas fait son travail de machine correctement, il a laissé sa famille à ses emmerdes, il s’en veut, son cœur se tord, il dit à Mélodie qu’il revient et va voir leurs enfants, mais Lucas lui fait la tête, et Diane ne veut pas lui parler non plus, et Léa veut dessiner tranquille, c’est trop tard, l’erreur est irréparable, il retourne s’enfermer dans son bureau, et quand il regarde à nouveau son écran, Mélodie lui a donné le nom du compagnon d’Archie, celui pour qui il a tout quitté, jusqu’à ses proches, jusqu’à l’écriture.

Eric Audème.

Lucien est aussi bon informaticien que vous vous l’imaginez : il a très vite déniché son adresse. Il vit à Metz, il est policier, il a trente-sept ans, et nulle trace d’Archie dans son sillage. Il n’est pas difficile d’en deviner la raison : Eric est une mauvaise personne. Il a isolé Archie. Mélodie dit à Lucien qu’elle pense à un pervers narcissique – Enfin, écrit-elle, je ne sais pas si la perversion narcissique existe réellement, mais le schéma correspond, et c’est ça qui compte, c’est le schéma. Lui, il est bien réel. Une personne de ce genre te séduit, t’isole de tes proches, te retourne contre eux et les retourne contre toi, il veut que tu sois à sa merci. Et ça le rend malade. Archie est entre les mains d’un salaud.

Reste à savoir comment le sortir de là. Mélodie est désespérée, semble-t-il. Elle a dû essayer de retenir Archie, de le protéger d’Eric et de lui-même. Son sentiment d’impuissance crève l’écran. Lucien n’aime pas ça, ça lui rappelle ce qu’il aimerait tous les jours oublier. Et il veut qu’il y ait une solution. Il se fiche qu’Eric soit un flic, qu’il soit intouchable, toutes ces conneries – chaque être humain est atteignable d’une façon ou d’une autre. Nul ne le sait mieux que lui. Les humain·es se laissent atteindre et deviennent des robots vides.

L’idée qu’Archie puisse être devenu un robot vide lui est intolérable. Archie était absent lorsque Lucien s’est retrouvé enfermé dans la voiture, mais même s’il avait été là, qu’aurait-il pu faire ? Ils étaient tous les deux des enfants. Lucien a depuis longtemps pardonné à Archie, sans doute ne lui en veut-il que pour ne l’avoir jamais contacté pendant toutes ces années, et tant pis, Archie doit rester humain, Archie est mieux en humain, Archie n’était pas là ce jour-là mais Lucien, lui, il sera là, et peu importe ce qu’il fera, il sera là, il sera là parce que retrouver Archie reste, encore aujourd’hui, son unique raison de continuer à vivre. À part ses enfants, oui, il a encore ses enfants et pour elleux aussi, il sera là, il veillera sur elleux jusqu’à sa mort, il leur a offert sa vie.

Il ronge son frein, longtemps, et il parle à Mélodie, et il cherche une solution – il l’a trouvée, au fond, elle est simple : un meurtre. C’est aussi froidement simple que ce qu’il lui arrivera s’il passe à l’acte, que ce qu’il risque d’arriver à sa famille, que ce qu’il arrivera à Archie si personne ne lui vient en aide, que ce qu’il arrivera à ses enfants si un jour, ils rencontrent quelqu’un comme son oncle à la sortie de l’école – c’est une idée insupportable. Lucien se dit qu’il peut être malin, qu’une machine ne fait jamais d’erreur, qu’il ne laisserait aucune trace derrière lui s’il devait tuer un homme. Peu à peu grandit en lui un feu inconnu, et comme tout ce qui est inconnu, ça l’effraie, mais cela semble sans danger pour lui, peut-être même que ça lui donne plus de vigueur, de force. Lucien vient de découvrir l’envie dévorante de se venger, de nuire, de détruire. Il ne se figure pas immédiatement qu’il tuera quelqu’un, cela reste à l’état de fantasme morbide, une simple anomalie dans son cerveau métallique, une étincelle qui a volé pour atterrir dans ses rêves. Lucien se met à rêver de sang, de mains coupées, de têtes arrachées et de corps éviscérés. Il se dit que ça va passer et, comme toujours, il n’en parle pas, Lucien ne parle jamais et Émilie se demande si elle pourra supporter cet éternel silence encore longtemps. Émilie est à deux doigts de partir et Lucien ne le voit pas, plongé dans son monde écarlate. De simples fantasmes, oui, de quoi délester sa conscience de ce qui le torture à l’état d’éveil. Un bon nettoyage de disque des familles, de quoi repartir du bon pied dans une petite semaine.

Mélodie lui raconte ses souvenirs avec Archie. Il hésite à l’écouter, avant de s’approprier ces histoires d’amitié qui n’en saura jamais vraiment, de les graver sur son disque comme s’il s’agissait des siennes. Il réécrit sa vie, il s’invente un passé où Archie est resté avec lui, où l’oncle et sa voiture ne sont que le fruit d’un atroce cauchemar. Il s’imagine avec lui dans la bibliothèque de Mélodie, au restaurant, en vacances, partout, ils sont inséparables comme ils l’étaient dans leur enfance, rien n’a changé. Lucien s’émeut de ces visions – si seulement il pouvait pleurer… Mélodie lui raconte qu’elle a voulu draguer Archie, qu’elle ne l’a jamais fait – elle lui dit de garder le secret, parce que si Archie savait… Elle ne finit pas sa phrase ; il faut juste qu’Archie ne le sache pas, elle a trop honte, et pourquoi se confie-t-elle à lui au juste ? Lucien met l’information de côté, y revient le soir, pense à Archie, Archie qui le sauvera, et finalement, il songe qu’il a le droit de s’imaginer qu’Archie le lavera de sa souillure un jour. C’est comme ça qu’ils se retrouveront, ouais. Lucien aime Archie et l’a toujours aimé, pourquoi pas comme ça, pourquoi pas comme ça, Lucien est un robot, pas un humain, il est hors du cadre, la morale humaine ne s’applique pas aux machines, les intelligences artificielles n’ont même pas de droits, pas encore du moins… Le processeur s’emballe, le cerveau surchauffe, Lucien file sous une douche froide. Lorsqu’il en sort, il a les idées plus claires, les évidences sont là et il les attrape au vol. Il sait qu’il va tuer Eric, qu’il va retrouver et tuer son oncle, qu’il tuera tous les hommes qui approcheront ses enfants de trop près, et peut-être même que son travail de machine est voué à s’étendre à l’élimination de celleux qui font autant de mal aux autres, les humain·es qui détruisent d’autres humain·es et en font des robots vides, que son oncle lui en a fait. Il sera efficace, ouais, putain d’efficace, invincible, invisible. Il ne laissera jamais aucune trace. Sa famille sera en sécurité. Tout ira bien, ouais, tout ira comme ça doit aller, tout est et restera sous contrôle. Lucien est une machine. Lucien est de la mécanique de haute précision. Lucien est infaillible.

Lorsque Lucien le rencontre en chair et en os, Eric est célibataire. Archie a rompu tout contact avec lui il y a quelques semaines. Lucien ne saurait dire combien, et ça le frustre. Il a seulement lu l’annonce d’Archie sur les réseaux sociaux, celle qui disait qu’il venait de s’extirper d’une relation toxique de la durée d’une grossesse. Lucien ignore encore s’il en est soulagé. Il a eu beau chercher, toute trace de son cousin semble évaporée depuis sa brève annonce. Archie a pris ses distances avec le monde. Archie crève de trouille dans le trou où il s’est terré. Archie craint qu’Eric ne le traque, à raison. Eric fouine partout, avec un certain sens de l’organisation, et il n’y a rien d’étonnant à cela, du moins Lucien le suppose. C’est la première fois de sa vie qu’il piste un policier, la première fois également qu’il se prête à l’exercice compliqué de la séduction. Il sait d’autant moins bien draguer qu’il n’a jamais su mentir, Émilie elle-même pourrait en témoigner. Il a passé un temps ridiculement long sur les forums et sites de rencontres, rien que pour calquer son comportement sur ceux de ces gens qu’il a beaucoup de mal à comprendre mais copie toujours aussi bien. Il culpabilise, malgré lui, la fidélité étant la valeur humaine que son cerveau mécanique a le mieux assimilée, et sans doute le plus tôt, puisque son amitié avec Archie est si ancienne. Il s’est demandé s’il agissait mal, par rapport à Émilie, à leurs enfants, ou à Archie, dans un sens. Eric a déjà trompé Archie, évidemment, ce qui n’empêche pas Lucien d’avoir des scrupules, ni de songer que, si Archie découvrait cette liaison virtuelle, il en souffrirait autant qu’Eric le ferait souffrir s’il lui réclamait des comptes, s’il lui opposait sa propre volonté. En voulant sauver Archie, Lucien prenait le risque de lui attirer des ennuis plus graves encore.

Finalement, les circonstances ont changé. Archie s’est sauvé, seul. Ça a pris Lucien au dépourvu. C’était un imprévu. Ça remettait en question tout son plan contre Eric. Il s’est rassuré sur son utilité en arguant pour lui-même qu’Eric représenterait un danger tant qu’il serait en mesure de suivre Archie à la trace – mais il laisse sa bave couler le long de ses babines, Eric, il laisse des traces, lui aussi. C’est cet homme qui avance sans s’arrêter, trop vite, au mépris de toute prévoyance parce qu’il ne s’imagine pas un instant qu’on puisse le chasser, lui, prédateur au sommet de la chaîne alimentaire, incapable de se rendre compte que l’ère de l’intelligence artificielle est déjà sur lui. Eric ne sera jamais qu’un chien de chasse à la traîne, un limier obsolète. Lucien a souvent eu ce sourire de requin en y songeant. Eric, pitoyable dinosaure sur lequel il est si facile d’avoir plus d’une longueur d’avance, sur qui le ciel va s’abattre ce soir pour le rendre au néant.

Le stress lui a figé tous les muscles du dos, du coccyx à la nuque. Les pièces de métal se sont comprimées et froissées. Ça fait mal. Il s’en fout, il a l’habitude de la douleur et des émotions parasites. Tout le travail du robot consiste à les ignorer. Ce sont des bugs. Il doit cependant reconnaître qu’il est plus difficile de passer outre ces raideurs quand on se trouve sur la route, au volant. Car Lucien a pris la voiture, et Émilie lui a demandé où il allait, putain, alors il lui a dit qu’il revenait bientôt, le lendemain, oui, il allait revenir, il les aimait toustes les quatre, « Oui ma puce, je te le promets, c’est rien, c’est rien, faites attention à vous », et sans savoir au juste si c’était une bonne idée, il a décidé qu’il serait de retour avec une surprise, avec un chien mais pas un colley, non, juste un bon chien, ce serait un bon chien même s’il ne ressemblait pas à Diabolo.

Lucien a attendu Eric devant le restaurant, le nez sur son téléphone, faisant défiler les photos des chiens qui attendaient une adoption et qu’il pourrait récupérer sur le chemin du retour. Il a essayé de se calmer, de rationaliser, de se dire que c’était un imprévu de plus mais que c’était gérable, et que le chien lui ferait du bien, quand il rentrerait. Il aurait une présence rassurante rien que pour lui pendant six heures. Ou sept, plutôt. Il est tombé en arrêt sur la bouille de ce berger blanc suisse et s’est dit que oui, si le courant passait bien entre eux deux, ils en auraient pour sept heures de voyage. Enfin, pour la centième fois au moins, il s’est reproché d’avoir oblitéré la question de l’excuse à trouver pour son départ brutal. Il avait laissé l’angoisse bloquer sa réflexion sur ce sujet-là et il s’en voulait.

Il a failli rater Eric quand il s’est garé sur le parking et est sorti de sa citadine grise en passant la main dans sa tignasse blonde piquée d’épis. Eric Audème était un homme ordinaire, sans doute bien davantage que Lucien ne l’était. Oh, à côté de Lucien, la plupart des gens paraîtraient ordinaires, ce dont il avait, dans certaines circonstances, une conscience suraiguë. En ce moment où Eric pose les yeux sur lui et lui sourit de toutes ses dents de travers, Lucien se sent mis à nu, furieusement visible, une enseigne éclairée au néon rose. Il est beaucoup trop grand et c’est encore plus flagrant maintenant qu’Eric se dresse sur la pointe des pieds en riant pour l’embrasser. L’estomac de Lucien se révulse, mais il joue son rôle, il doit rendre le baiser pour rester crédible. Il songe que ces lèvres ont embrassé celles d’Archie de multiples fois, et l’ont embrassé en d’autres endroits, et Lucien veut pleurer et vomir, mais il n’y arrivera pas, il le sait.

Eric continue de rire devant son expression. « Je te fais tant d’effet que ça ? »

Lucien hoche la tête, incapable de faire autre chose. La faiblesse l’a saisi tout entier et a distendu ses nerfs. Il est neutralisé. Eric Audème est un cheval de Troie.

Merde. Merde. Merde. Non.

La panique le liquéfie. Eric s’y montre absolument indifférent. Il attrape sa main et l’entraîne à l’intérieur, dans la cacophonie des couverts et des conversations. Lucien a aussi mal aux oreilles qu’au cœur.

« T’as fait bonne route ?

— Oui. »

Sa propre voix lui parvient avec un temps de retard.

« Ah, ajoute Eric avant qu’ils ne prennent place, déformation professionnelle, mais si tu pouvais me laisser jeter un coup d’œil à ta carte d’identité… »

Il rit, encore, et ça ressemble à s’y méprendre à un vrai rire. Lucien fouille ses poches, les mains tremblantes, et en sort ce qui pourrait le conduire droit devant les tribunaux.

Surtout, reste calme. Tu t’en sors très bien.

Eric attrape la carte et pouffe.

« Tu tires une de ces tronches ! J’en ai vu passer, des photos d’identité, mais là…

— J’ai horreur des photos.

— Tu as une meilleure tête sur la photo que tu m’as envoyée !

— Parce que c’est moi qui l’ai prise. »

Pourquoi a-t-il autant de mal à être autre chose que lui-même, ce soir ?

« J’me doute. Les photomatons, personne aime ça. Vous pouvez circuler, Raph ! »

La tape qu’il lui assène sur le bras le déséquilibre presque. Eric s’assied à table et Lucien fait de même, moins par mimétisme que de peur que ses jambes ne le lâchent. Tous les voyants sont au rouge, tous. Eric lui a coupé l’appétit et a sabré son assurance. Ses yeux verts vont l’engloutir et le noyer.

*

Les tremblements secouent ses membres. Son anus crache. Les ronflements d’Eric, seuls, le rassurent. Ce qui dort ne peut pas vous faire de mal.

Il fait si froid, dans ce putain de lit. Lucien s’accroche à l’oreiller de toute la force de ses doigts, replié en position fœtale, le plus loin possible de cette réplique de son oncle et de trop d’autres humain·es. Les humain·es haïssent les meilleur·es d’entre elleux, tout comme iels haïssent les robots.

Archie a vécu le même traumatisme que lui, Lucien s’en rend tout à fait compte à présent. Rien ne pourrait le faire souffrir davantage que cette atroce réalisation. Il est arrivé trop tard. Il s’en veut, il s’en veut plus que les mots ne pourraient l’exprimer. Il s’en vomirait. Il se lève, se réfugie dans la salle de bains, pique une lame de rasoir à Eric, se taillade le bras gauche, jette la lame, essuie le sang de ses ouïes écarlates sans douceur, pisse un coup et se sent mieux, suffisamment pour que ses spasmes cessent. Une minute passe dans l’indécision. Tout doit retrouver sa place. Reboot. Ces soixante secondes lui rendent une parfaite clarté d’esprit. Sa capacité d’analyse recouvre sa précision chirurgicale, pure et froide. Le robot est de nouveau opérationnel.

Il considère le couvercle de la chasse d’eau, le prend à deux mains sans accorder la moindre attention aux coulées de son sang sur la faïence, retourne à la chambre et abat son arme sur le crâne de son violeur. Elle se brise en deux morceaux, dans une gerbe de sang noir autour du nez d’Eric, fracassé, courbé sur la bouche comme pour prier. Eric ne ronfle plus, il dévisage Lucien, les yeux arrondis en soucoupes, des yeux sans éclat, ordinaires, à jamais incapables d’infecter le robot, aussi obsolètes et misérablement humains que leur propriétaire qui s’apprête à dire une banalité dont Lucien se fout. Il raffermit sa prise sur le carré de céramique qui lui est resté dans les mains et le lui enfonce dans la bouche, coup après coup, maintenant assis à califourchon sur son corps qui s’agite de tous côtés, et il frappe, et des morceaux ensanglantés de dents volent autour de ses mains. C’est du travail sale, mais de cela aussi, Lucien se fout. Il nettoiera tout, ne vous inquiétez pas. Il ne laissera aucune trace derrière lui, et croyez-le bien, si vous voyiez l’état du cadavre, vous considéreriez cela comme un exploit.

*

Il faut une petite dizaines de minutes, du moins selon l’estimation de Lucien, pour que l’angoisse lui bloque la gorge. Il arrête sa voiture sur le bas-côté et reprend ses esprits, les rattrape au vol et les range sans ménagement dans sa boîte crânienne avant de lister les points qui le font douter. De fait, un seul le taraude – tout est affaire de détails, n’est-ce pas ? Alors, Eric a-t-il prévenu quelqu’un, oui ou non ? A-t-il mis une connaissance au courant de sa rencontre avec « Raphaël Couturier » ? A-t-il partagé avec elle la photo – de mauvaise qualité, certes – que Lucien lui a envoyée avant qu’il ne pirate le site et n’efface l’intégralité de leur historique commun ? Lucien veut croire que non, de chacune de ses fibres, parce que c’est la seule chose qu’il puisse faire. Il déglutit péniblement, se mord la lèvre, triture les fils des bandes de gaze qui enserrent son bras, attrape ses cheveux à pleines mains et, impuissant, se laisse submerger. Il a été parfait, irréprochable sur tous les autres points. Le problème est qu’il a perdu le contrôle, pour toujours. Il y a une inconnue dans l’équation, une seule, une de trop, et elle le hantera jusqu’à sa mort, ou jusqu’à ce que la police le retrouve. Archie est désormais à l’abri et Lucien doit faire le deuil de son propre sentiment de sécurité, s’il a jamais existé. Lucien a sacrifié sa vie entière à Archie, et il l’accepte. L’angoisse n’est qu’un mauvais moment à passer. Un bug.

Il dégaine son téléphone et ouvre cette page d’Internet qu’il visite chaque jour. Archie reste silencieux. Lucien brûle de lui dire qu’il ne risque plus rien, qu’il est en sécurité, et que lui-même sera sa chose jusqu’à son dernier souffle. Qu’il l’aime, putain, qu’il l’aime tellement.

Il éteint et range son téléphone, l’âme éclatée mais le cœur peu à peu apaisé à mesure qu’une pensée escalade ses circuits : trois cents kilomètres plus loin l’attend un chiot. Il s’appelle Flèche, et Lucien a besoin de lui.

1D’après Videodrome, film de David Cronenberg sorti en 1983. (NdA)


2 commentaires

Charlotte · août 4, 2021 à 10:45

J’avais déjà commencé la lecture de cette nouvelle sur Wattpad (que j’ai complètement déserté, oupsie) et c’est un plaisir d’en découvrir la suite ici !
Je suis comme toujours bluffée par ton écriture qui prend aux tripes. Tu nous emportes avec Lucien, au plus profond de son esprit de robot (pas si robot que cela…), dans ses joies et ses peines, son vide et ses traumas, son amour si vif, si brûlant, pour Émilie, pour ses enfants, pour Archie, si violent aussi, en dehors des normes mais si puissant.
Et si, quelque part, le sort d’Eric est mérité, je me désole et m’inquiète de l’impact que cela aura sur Lucien. J’ai l’impression qu’il est sur la brèche, pas seulement maintenant, mais depuis longtemps (depuis toujours ?) et qu’il ne faut pas grand chose pour basculer, peut-être l’a-t-il déjà fait…
Bref, un personnage fascinant, par une plume fascinante !

    MaloneSilence · août 10, 2021 à 5:27

    Merci mille fois pour ton com qui m’a un peu ému, je dois l’avouer^^ Content de voir que j’arrive à faire comprendre ce drôle de perso 🙂

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