SON SOURIRE LES REGARDE.
Quel effet ça fait, de naître au monde ? Qu’est-ce que c’est, une naissance ? Noah est là. Noah n’est pas là. Noah est une particule d’âme entre deux éclats de lumière. Noah n’est pas là, mais il y a cette présence, chaleureuse et enveloppante, qui parfois prononce son nom dans un souffle qui emmêle ses cheveux, à moins qu’il ne les disperse autour de sa tête, dans l’eau. Noah est une bulle minuscule, prise entre des milliards de gouttes qui pourraient l’étrangler, trop lourdes pour elle, trop réelles pour sa membrane si fragile qui, pourtant, la fait rebondir contre elles à toute allure jusqu’à la surface. Il suffit d’une infinitésimale trace de l’existence de Noah pour déchirer les mondes.
Noah est là, et Archie est là, quelque part, si loin de lui encore, à des années-lumière de lui, et déjà leurs essences se mêlent pour former ce puzzle bigarré, beau à sa manière, dont Noah s’est souvenu pour la première fois dans l’entre-deux, cette sorte d’intimité aussi impossible qu’il se sent irréel à cet instant, entre deux eaux, deux espaces, deux univers qu’il ne comprend plus. Archie est la seule chose qu’il connaisse, la seule place possible pour l’atome de conscience qu’il est ; il se laisse engloutir et mélanger à lui, là où, il y a une éternité, il a fait connaissance avec les concepts d’existence et d’amour. Noah pourrait s’endormir pour toujours dans ces eaux chaudes et oublier tout ce dont il n’est pas censé se souvenir, tout ce qui ne s’est jamais passé dans l’étreinte d’Archie et donc ne peut pas s’être produit, parce que ce n’est pas ainsi que les choses fonctionnent, les humain·es ne sont pas assez proches les un·es des autres, c’est impossible, à jamais impossible. Mais il s’est passé quelque chose, là-bas, de l’autre côté de l’entre-deux. Il s’est passé quelque chose qui le retient au cœur. Son cœur le tire en arrière, là où il n’y a plus rien et, loin au-dessus de lui, des aboiements l’appellent. Au fond de ce qui lui semble être lui-même, des cris perdus s’accrochent à ses organes comme autant de mains brisées, comme autant d’yeux bleus se planteraient en lames dans les siens. Alors Noah se rappelle son nom et croit cracher son cœur quand il le hurle, s’il peut hurler, là, dans un état qui ressemble à un non-état, un entre-deux encore, il hurle comme il n’a jamais hurlé, il hurle son nom que noie l’eau glacée qui lui broie la gorge, il hurle de tout l’amour qu’il a jamais éprouvé de l’autre côté, dans ce monde mort comme dans l’infinité des autres univers, il hurle STANLEY STANLEY STANLEY alors que lui revient le souvenir de cette réalité loin, si loin derrière, là où ce qu’il aime STANLEY VICKY STANLEY a disparu. Sa place n’a-t-elle pourtant pas toujours été ici, dans ce temps et cet espace précis, une seconde dans ces eaux, une seconde de sa présence mêlée aux longues années de celle d’Archie, là où lui, Noah Peterson, trouve sa signification en tant que lui-même, dans tout ce que cela représente ?
Noah n’existe pas, Noah n’est rien, Noah ne sait pas où il est, Noah est à sa place mais STANLEY il veut vivre il veut STANLEY le sel lui écorche les poumons STANLEY surface surface surface STANLEY Archie est là Archie est là STANLEY VICKY STANLEY les cartes ont volé dans l’entre-deux STANLEY STANLEY STANLEY il se noie l’eau lui remplit la cage thoracique les membres le ventre ça brûle ça brûle sa peau est tellement froide ses yeux refusent de s’ouvrir ses oreilles s’emplissent du grondement de la mer STANLEY STANLEY il se noie il se noie il faut qu’il nage qu’il batte des jambes elles sont si lourdes deux poids qui l’entraînent au fond là où le monde est
le monde est
le monde est mort
La douleur transperce sa main quand elle brise la surface invisible, à des kilomètres au-dessus de lui. Elle foudroie son avant-bras jusqu’au coude, son bras jusqu’à l’épaule lorsqu’on tire, tire son corps vers le haut, lorsque sa bouche s’arrache à la mer. L’oxygène explose dans ses poumons, ses veines, son cœur, son cerveau, il fracasse sa mâchoire, sa gorge, ses côtes, il plaque ses organes contre la paroi de sa peau alors que ses os la crèvent, et Noah hurle si fort qu’il pourrait s’évanouir, il devrait s’évanouir, un nuage de suie englue ses neurones et quatre crocs plantés dans sa main, dans son squelette, dans ses veines, tirent sur sa couverture de chair comme pour la détacher de lui, et peut-être qu’on la laissera flotter au gré du courant, quel courant si c’est une mer, est-ce qu’il y a un courant dans les mers, est-ce que
est-ce que j’existe
Il tousse, vomit tout ce que ses entrailles peuvent contenir de liquide, vomit de l’eau et de la bile et du sang, ses poumons saignent sur ses lèvres il a si mal PUTAIN ARRÊTE LAISSE-MOI HOWIE ARRÊTE ARRÊTE TU ME FAIS MAL ARRÊTE
est-ce que je suis mort
le monde est mort et j’ai TELLEMENT MAL
est-ce que je suis encore autre chose que la douleur
MAL MAL MAL Archie viens me chercher tu étais là on était tous les deux tu étais là tu étais là–
Froid à crever, froid à hurler. L’eau salée glacée brûlée ciselée tranche ses frissons en lignes de sang. Noah pourrait sans doute essayer de bouger. Ça ferait mal, ça ferait crisser ses os et monter l’acidité à sa bouche, jusqu’à la pointe de la langue. La langue – il en sent une, ça y ressemble, ça ressemble bien à une langue, ce qu’il sent, là, sur son visage, ce qui fait circuler le sang sous ses joues. Quel effet ça fait ? Howie – c’est Howie, ça doit bien être Howie. Howie est vivant, Noah s’en assurerait s’il parvenait à ouvrir les yeux. Ses paupières sont raidies, collées à ses rétines. S’il lève une main, s’il y arrive, il aura froid, il aura mal, mais il pourra toucher le poil d’Howie. Il n’est même pas sûr de sentir encore ses mains. Il fait froid, un froid lourd, humide, une froid qui n’a rien à voir avec le vide qui l’a recraché là. Non – non, c’est lui qui a traversé le vide, avec Howie. Ils ont marché dans l’eau, puis nagé, puis marché à nouveau, puis re-nagé, et puis… Et puis, à ce qu’il semble, Howie vient, de toutes ses jeunes forces de chiot, de le tirer au bord des vagues.
Ouvre les yeux. Ouvre les yeux, putain, ouvre les yeux…
Ses muscles, ses organes, tout se consume sous sa peau lourde de froid. Howie le lèche, couine contre lui, dans ses yeux, dans son nez, dans ses cheveux. Viens contre moi. Réchauffe-moi, mon chien. J’arrive même pas à ouvrir les yeux. J’arrive pas à ouvrir la bouche. Le froid veut me voir mort. Mais si on est là, c’est qu’on n’est pas morts. Déjà, son cerveau se réveille. Ses neurones s’ébrouent sous le givre et s’encouragent mutuellement. Ça va aller. Ça va aller. Si on est là, c’est qu’on va vivre. C’est qu’on a réussi. Tu te rends compte, Howie ? On a réussi ! Tu y crois, toi ? Faut qu’on continue, Howie ! Faut que je me lève, Howie…
C’est pas désagréable, cette immobilité. Enfin, presque pas – ça pourrait être pire, s’il bougeait. Il n’a pas mal. Pour l’instant, il n’a pas mal. On s’y fait, aux pics à glace qui nous crucifient contre le sol – non, c’est pas un crucifiement, il y a trop de pics, partout, qui traversent ses bras, ses poumons, son cou. Ça va faire mal, s’il se lève, horriblement mal, rien que d’imaginer ses organes s’arracher aux pics, ses chairs fragiles glisser contre le métal… Bouge putain, bouge. Pourquoi bouger ? Qui l’attend, au juste ? Howie, oui, il y a Howie et c’est important. Ce n’est pas « qu’un chien », c’est un chien, c’est un ami, c’est Howie. Et il porte le souvenir de –
Stanley STANLEY STANLEY
Les mâchoires de ses côtes se referment sur ses tripes, la douleur lui remonte jusqu’au cœur pour l’écarteler, ça le fend en deux STANLEY STANLEY STANLEY Stanley n’est plus là, Noah et Howie ont franchi le seuil du vide et il n’y avait plus qu’eux, ils ont franchi le seuil du vide sans Stanley SANS STANLEY qu’ils aimaient plus que tout, Stanley n’est plus là, Stanley a disparu, Stanley est perdu –
Il est forcément quelque part il faut qu’on aille le chercher peut pas avoir disparu pas disparu comme ça il est quelque part il il on va le chercher hein Howie on va le chercher va chercher c’est ça qu’on dit je chercherai avec toi
Est-ce qu’Allison les a suivis ? Ses intestins se crispent en boule anguleuse contre son estomac. Elle nous regardait avec son sourire. Je voulais fuir. J’ai fui avec Howie dans les bras. Je me suis pas retourné. Peut-être que si. À un moment. Elle nous regardait avec son sourire. Rien qu’une silhouette blanche. Une brume éclatante de son sourire. Elle nous regardait avec son sourire. Elle nous aurait croqués, mastiqués, broyés. Elle nous regardait avec son sourire. SON FOUTU SOURIRE – il est fixé à ses paupières, il danse dans son cerveau, il le bouffe de l’intérieur. Ouvre les yeux. Ouvre les yeux, je t’en supplie. Il veut l’image d’Howie. Il veut l’image de STANLEY REVIENS REVIENS NOUS CHERCHER OUVRE LES YEUX OUVRE LES YEUX BOUGE BOUGE BOUGE Howie le lèche, jappe, lui donne de grands coups de ses petites pattes sur son épaule LEVE-TOI LEVE-TOI son sourire son sourire il a son sourire dans la tête SON SOURIRE REGARDE DANS SA TÊTE !
OUVRE CES PUTAIN D’YEUX !
Des aiguilles d’eau salée lui picotent les orteils. Il pleut du sable en fusion sur ses membres, sur son dos, sur ses doigts. Il voudrait serrer les mâchoires à s’en faire éclater les gencives faire exploser ses dents en confettis d’émail écarlates de douleur qu’on voie qu’il a mal putain il est une coquille inerte VOUS VOYEZ PAS QUE J’AI MAL S’IL Y A QUELQU’UN·E AIDEZ-MOI AIDEZ-MOI Archie pourquoi tu n’es plus là ? Il entend des cris d’oiseaux, des mouettes ou des goélands, est-ce qu’il y a une différence, de la circulation routière au loin – le bruit des pneus sur le bitume – le verglas qui se craquelle sur ses tympans, preuves réconfortantes que le monde qu’il a atteint aujourd’hui est vivant. Le sourire s’est dissipé, il ne faut plus y penser. Howie lui mordille une oreille et tire dessus – aïe aïe aïe doucement doucement – son corps le brûle de plus en plus fort, ses yeux refusent toujours de s’ouvrir c’est chiant c’est chiant le sang lui revient dans les extrémités et ça brûle putain qu’est-ce que ça BRÛLE STANLEY REVIENS STANLEY STANLEY REVIENS–
Ouvre la bouche. Ouvre la bouche et crie. Ouvre la bouche et CRIE. CRIE de toutes tes forces. CRIE pour qu’on te trouve pour qu’il te trouve pour qu’il revienne pour qu’il sache que JE T’AIME REVIENS REVIENS JE T’AIME JE SUIS LA JE VIENS TE CHERCHER !
Il ne sait même pas où il est. Il ne sait même pas si son corps fonctionne encore. Il ne sait même pas si ses yeux fonctionnent encore – bien sûr que si ils fonctionnent bien sûr que si quelle question ils fonctionnent ils fonctionnent même très bien SI SEULEMENT JE LES OUVRAIS ! Les coups sourds de son cœur contre ses oreilles lui donnent la nausée. Ça tape trop vite, trop fort, il n’arrive plus à respirer. Comment a-t-il pu respirer dans ce froid, et sous le poids de son propre corps ? Il hallucine sa propre existence. Il est devenu fou. Il a franchi la barrière des mondes et il n’existe plus de lui qu’un lambeau de conscience enfermé dans une coque en fusion. Il n’existe plus et il n’arrive plus à respirer. Sa propre sueur le griffe, lourde, dans une lenteur insupportable, et le simple fait d’exister lui paraît horrible en cet instant, c’est mieux de ne pas exister du tout et de savoir qu’on n’existe pas, peut-être que s’il sait ça l’illusion se dissipera, il aura moins mal, puis plus mal du tout puisqu’il n’existera plus, il n’y a plus de douleur là où il n’y a plus d’existence, là où –
là où il y a le vide
il ne veut pas y retourner il s’est sorti du vide il veut vivre il veut vivre pourquoi c’est si dur il ne sait même pas s’il existe
Tire sur tes paupières ouvre les yeux tire tire TIRE
Hey hey Noah t’es pas seul ici
Il n’est pas sûr qu’Archie soit bel et bien là. Il a pu atterrir dans un autre endroit. Il a pu rêver l’existence d’Archie, rêver l’existence de leur espace liminal, rêver l’existence de tout. Mais il tente de s’accrocher à ça, à cet espoir-là, à l’existence de cet homme dont il n’a connu que les éclats de tristesse à travers la paroi de leurs réalités, parce que la souffrance sera peut-être plus supportable comme ça, il ne sait pas, il sait juste qu’il pense, qu’il pense, qu’il pense et qu’il se trompe probablement.
Soudain, le barrage de ses paupières cède. Ses yeux sont grands ouverts, écarquillés, tout au bord des orbites, avides du monde qui les éblouit. C’est un trop-plein, une débauche de détails et d’existence, Noah va vomir. Il fait pourtant presque nuit. Tant mieux – si le monde s’était révélé en pleine lumière, Noah aurait perdu la vue. Il n’est pas sûr d’être prêt à ça, en tout cas pas maintenant, alors qu’il lui semble que l’infinité tout entière des choses qu’il n’a jamais vues se précipite dans le couloir d’étranglement de ses iris dans un flou étourdissant. Il voit et sent Howie s’agiter contre lui, le bousculer, le débarbouiller, et il voudrait pouvoir le caresser, il faut qu’il bouge il faut qu’il se lève – personne ne viendra l’aider, il fait nuit et les fenêtres brillent d’une lueur orangée au loin, trop loin, il n’y a personne sur cette plage minuscule, pas même Hook–
HOOK
Comment peut-il ne pas être là ? Est-il avec Stanley ? Oui, c’est ça. Il faut que ce soit ça. Ça ne peut être que ça. Noah, lui, a Howie avec lui. Hook a toujours su où aller. Hook a les yeux de Stanley. Stanley a les yeux de Hook. Noah aurait aimé l’avoir avec lui, Hook, s’il faut que Stanley ne soit pas là. Mais Howie est là, et il se souvient, lui aussi. Ou peut-être pas. Howie n’a jamais grandi. Conserve-t-on les souvenirs si notre existence, si l’on est ainsi figeæ dans un présent perpétuel ? Il reconnaît Stan. Il me reconnaît, moi. Alors il a une mémoire, c’est tout. Il se souvient. Je ne suis pas le seul. Cette histoire a existé s’il s’en souvient aussi… Non. Non. Elle existe encore. Putain, pourquoi faut-il qu’il soit davantage certain qu’Allison – SON SOURIRE – est encore de ce monde, que ce soit elle qui l’ait rejoint au bord de cette mer pleine de vide rouge ?
Mais en cet instant, Howie ne regarde que Noah. Il n’y a personne d’autre qu’eux deux. Allison n’est pas là. Son sourire n’est pas là. Son sourire ne les regarde pas. Son sourire n’est pas là. Noah ne supportera peut-être plus jamais de voir le moindre sourire – et ce sera horrible. Le sourire de Stanley est beau. Le sourire de Howie est adorable. Il y avait le sourire de Vicky, aussi – elle était avec eux quand tout s’est écroulé sur lui-même…
SON SOURIRE ÉTAIT DÉJÀ LÀ. IL LES REGARDAIT.
Le sourire de Vicky était tour à tour triste, désabusé, gentiment moqueur, attendri quand elle jouait avec Howie. Elle jouera encore avec Howie. Peut-être que c’est elle qui les retrouvera. Iels se retrouveront, voilà, s’iels cherchent bien. Iels ont toujours bien cherché jusque-là – non, non c’est Hook qui trouvait, Hook qui les guidait, et Hook n’est pas là. Hook n’est pas là et iels vont devoir faire sans lui – non, lui, Noah, va devoir faire sans lui. Mais Hook sait où aller. Il sait choisir. Ça va aller.
Putain, il n’en sait rien.
Il voudrait que son cerveau gèle à nouveau. L’oxygène poignarde ses extrémités, ses doigts et ses orteils fondent de chaleur retrouvée. Le feu remonte le long de ses veines, de ses nerfs, de ses muscles jusqu’aux coudes, aux genoux, aux hanches, aux épaules. Il parvient, au prix du dernier effort qu’il se sente capable de fournir, de ramener une cuisse vers son torse pour le surélever – enfin, il peut respirer. Il se gonfle de sa gorge à son abdomen, tout entier. Il s’emplit d’un air chargé de sel, d’eau, d’autres choses qu’il ne connaît pas. Ne va-t-il pas s’étouffer, sur cet air empli du monde ? Il entrouvre les mâchoires, avale l’air, tousse contre le sable, y laisse couler des filets de salive. Howie s’est assis près de lui, le museau à hauteur de sa tête, la langue infatigable. Le corps de Noah fourmille d’étincelles, assoiffé de mouvement tout à coup, alors il lève une main pour caresser le chiot entre les oreilles. Howie remue la queue et lui sourit derrière sa petite langue rose. Son poil est presque sec, gonflant autour de son corps comme un nuage subtilement doré. Il est tout chaud. Noah redresse le torse et le prend dans ses bras.
Il faut y aller, maintenant.
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