Malone Silence https://malonesilence.com/ Histoires hantées Wed, 03 Jul 2024 12:47:13 +0000 fr-FR hourly 1 https://i0.wp.com/malonesilence.com/wp-content/uploads/2021/02/logo-site.jpg?fit=32%2C32&ssl=1 Malone Silence https://malonesilence.com/ 32 32 188410031 Les “morally grey characters” et moi https://malonesilence.com/les-morally-grey-characters-et-moi https://malonesilence.com/les-morally-grey-characters-et-moi#comments Tue, 02 Jul 2024 17:21:18 +0000 https://malonesilence.com/?p=2950 Bon, à la toute base, je ne suis pas particulièrement fan de cette appellation, “morally grey”. Pas parce que je suis un puriste de la langue française (écrivant en inclusif, j’en ai perdu ma carte depuis longtemps), mais parce que pour moi, un bon personnage est nécessairement “morally grey”. Un […]

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Bon, à la toute base, je ne suis pas particulièrement fan de cette appellation, “morally grey”. Pas parce que je suis un puriste de la langue française (écrivant en inclusif, j’en ai perdu ma carte depuis longtemps), mais parce que pour moi, un bon personnage est nécessairement “morally grey”. Un être humain est, au moins un peu, “morally grey”. On a toustes nos zones d’ombre, nos faiblesses, nos traces d’égoïsme. Ça ne signifie pas que l’être humain est mauvais par nature, au contraire. Avoir conscience de nos “travers”, qui ne sont à mon sens que des traces de nos peurs et de notre instinct de conservation, peut nous permettre d’être de meilleures personnes. De mieux agir, en tout cas. Mais je digresse, et je vais éviter d’enfoncer davantage de portes ouvertes que d’habitude, on n’est pas là pour ça.

Je ne vais pas parler du phénomène en lui-même, des tas de gens l’ont déjà fait et le font encore, et je ne m’estime pas compétent pour ça. On va seulement partir du concept de base pour parler processus et évolution créatifves. C’est une petite réflexion personnelle qui me trotte dans la tête depuis un petit moment. Depuis que j’ai lu BEINHAUS, en fait. Une histoire qui m’a appris pas mal de choses, je vous invite à lire cet article pour en savoir plus ! Partons sur des évidences : on peut écrire une excellente histoire, alignée avec ses valeurs en plus, avec les personnages les plus détestables de l’univers. Des personnages peuvent être intéressants sans être attachants. On peut écrire sans ses ami·es imaginaires… ou se faire des “morally grey imaginary friends”.

Morally grey characters, level 0 : Stanley

J’ai parlé de mon rapport à Stanley Ellington en long, en large et en travers : c’est mon premier personnage, mon premier amour, une âme sœur depuis toujours et jusqu’à la fin. Ce que je cherchais au moment où je l’ai trouvé, c’est un ami fictif. On a grandi ensemble. On s’est sortis du pire de la maladie ensemble. Il a même accompagné ma transition, enfin… il a transitionné avant moi. Prophétie auto-réalisatrice de l’écrivain·e, comme en parlait l’autrice Morgane Stankiewiez en conférence.

Portrait de Stanley Ellington, homme blanc, brun aux yeux bleus, émacié.
Portrait de Stanley par The Red Lady

Au départ, avec Stan, je cherchais moins à explorer la psyché humaine qu’à trouver un peu d’espoir dans cette humanité. J’ai compris plus tard que l’un n’allait pas sans l’autre – sans quoi, Les Hurlements noyés ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui. Et puis, il a accompagné mes débuts d’écriture, à l’époque où je pensais encore qu’il fallait, quoi qu’il arrive, être du côté du personnage principal.

En grandissant, je suis devenu plus lucide sur mes propres défauts, et sur ceux de Stanley aussi, humainement parlant. Dans LHN et sa suite, Les Pleurs du Vide, c’est assez évident : il est animé des meilleures intentions du monde, mais coincé dans une inertie, une terreur et un désespoir qui s’avéreront destructeurs. Bon, ce qui s’est passé aussi, c’est que Stanley est un peu devenu une allégorie au fil de ma prise de recul. Reste que c’est l’un de mes personnages les plus “purs” et authentiquement gentils, à l’image de Lucas Stewart pour ne citer que lui ! (Je ne rédigerais pas l’article linké de la même manière aujourd’hui, mais je crois toujours en la gentillesse et en les bonnes intentions. Je reste convaincu qu’il existe des personnes vraiment gentilles – et j’en ai dans mon entourage, ce dont je suis extrêmement reconnaissant ❤️).

Morally grey characters, level 1 : Archie

Archie David assis face à son ordinateur avec sa tasse fumante, avec son terre-neuve qui bave sur la table et sur ses feuilles. La scène se passe le soir si l'on en croit la nuit étoilée par la fenêtre de derrière et la lumière tamisée. Dessin à l'aquarelle + pastels secs.
Portrait d’Archie (et Orlando le terre-neuve) par Pikkulef

J’ai pas mal parlé d’Archie en newsletter, mais encore peu sur le blog, parce qu’il arrive dans le tome 3 de la trilogie de Stanley. En revanche, j’en ai discuté sur mes réseaux et avec pas mal de gens ! Il est né en 2019 (je vous parlerai de son origin story, promis) et je l’adore. Archie, c’est mon comfort character personnel ! Et pour le coup, je voulais un personnage, comme Stanley, profondément bon mais… peut-être un peu “morally grey”. Disons qu’on sortait de l’altruisme sacrificiel, né d’une certaine culpabilité, pour sa forme plus saine, avec une pointe d’égoïsme. Vous savez, le self-care dont on parle si souvent – bon, Archie s’est révélé très mauvais en la matière. Son égoïsme s’est mué en fierté mal placée et son altruisme en tendance à la surprotection !

Archie David est ingérable, maladroit et aussi fatigant pour son auteur que pour ses camarades de galère fictive, ce qui en fait indubitablement moins un personnage “morally grey” qu’un gentil excessif sur tous les plans. S’il y a une trace de “mauvais” en lui, elle ressort surtout face à l’inéluctable chute des personnes qui ont fait du mal à celles qu’il aime. Il sort alors le pop-corn et se marre. Si fort. 🤭

Bref, là où Stanley serait d’alignement neutral good, Archie est le chaotic good dans toute sa splendeur. (Je l’aime.) Et donc, encore une fois, rien de “méchant” dans ce second membre de ma triade rapprochée. Oui, parce que les personnages dont je suis le plus proche dans l’univers de Stanley n’est pas mort sont trois, et le troisième…

Morally grey characters, level 5 : Lucien

Le personnage représenté en image à la une de cette article, c’est Lucien, sous les traits de l’acteur Adrien Brody – qui, pour le coup, a pu faire preuve d’un sens moral… franchement discutable… Un peu chiant que Lucien soit en partie né de lui, quand même. Et franchement ironique, étant donné la backstory horrible de Lucien. Mais encore une fois, on digresse.

morally grey characters

Lucien David, c’est le cousin d’Archie, et il taffe dans l’informatique. Ce sont les deux premières choses que j’ai sues à son sujet. Il est arrivé par hasard, surgissant de traumatismes enfouis dans l’inconscient du cliché d’auteur tourmenté que je suis. Et puis, au dernier moment, la vérité a éclaté : Lucien tue des gens. Tout simplement. 🔪 Plus précisément, il tue des pédocriminels pour protéger ses enfants, ainsi que pour d’autres raisons moins nobles, comme une colère étouffée depuis qu’il en a été lui-même victime. (Quand je parlais d’ironie…) Niveau “morally grey”, je crois qu’on entre dans les clous, non ?

Lucien est le personnage le plus cathartique que j’aie écrit jusque-là. Dans ses actes, comme dans ses hantises et les émotions qui menacent de le briser à tout moment. Avec lui, on aborde des thèmes tellement durs que je ne sais même pas comment le roman qui lui sera consacré sera marketable. (Vraiment, j’ai du mal à imaginer, à l’heure actuelle, comment animer une campagne de financement avec une histoire pareille.) Est-ce qu’il s’en sortira, connaîtra-t-il une rédemption, lui en faut-il une ? Les réponses ne sont pas encore claires et je ne sais pas si c’est important pour le moment. (A l’heure actuelle, une grosse partie de premier jet est écrite, je me prépare à repartir sur un nouveau, et on en est toujours au stade de la descente aux enfers.)

Je ne sais même pas si je vous écrirai un article sur Lucien, en fait. Dès que j’écris avec lui, ça part en logorrhée traumatique, et nous sommes extrêmement proches tous les deux. C’est la première fois que j’ai une telle proximité avec un personnage sans lui trouver des excuses, sans le condamner non plus, juste… Ce qu’il fait est là. Et on plonge ensemble.

Il y a des limites qu’on ne dépasse pas, certes. Parce qu’on n’en a pas besoin. Parce que ce serait contre-productif, parce que mon écriture doit garder son côté thérapeutique. Je ne crois pas en une plongée gratuite dans ce qui choque, ce qui choque qui d’ailleurs ? Bref, si j’aime ce personnage, c’est qu’il y a une raison. Si nous sommes proches, c’est qu’il y a une raison. Peut-être sa logique et son sens moral personnel résonnent-iels un peu trop profondément en moi, aussi !

Les niveaux supérieurs : le “morally grey” sans attachement

Bon, il y a un stade où on peut cesser d’employer ce terme, non ? Est-ce qu’on peut parler de “morale grise” quand le personnage est juste un salaud ? J’ai sans doute un gros biais, mais quand on me présente des persos comme “morally grey”, j’ai souvent peur que ce soient juste de bonnes raclures de bidet. A qui on finit par pardonner parce que… ?

Cela dit, écrire des connards, c’est cool aussi. J’ai bien sûr évoqué BEINHAUS plus haut, niveau lecture. Et question écriture… J’ai déjà parlé ici de projets auxquels je n’ai pas du tout le même rapport qu’à Stanley n’est pas mort. Soit, en réalité… à peu près tous mes projets en dehors de cet univers. J’ai le Stanleyverse, j’ai mon socle : je peux désormais pousser l’exploration plus loin. Fouiller ailleurs dans les tiroirs… sans plus avoir peur de ce que je pourrais y trouver ? Sans craindre d’y trouver des choses “à excuser” à mes personnages parce que je les aime ? Je dis pas, on peut aimer ses connards fictifs. A titre personnel, au-delà d’une certaine limite, c’est impossible.

Pour revenir une dernière fois à BEINHAUS, Saint Gris a prouvé qu’on pouvait aborder des thèmes difficiles et écrire des êtres répugnants, et en faire les protagonistes principaux, sans pour autant cautionner leurs actes (ni être moralisateurice non plus, au cas où ce genre de critique pointerait le bout de son nez. Un coup faut dénoncer, un coup on dénonce trop, faudrait savoir1). C’est un truc que j’ai envie de réussir à faire aussi. Juste surplomber mes personnages2, et regarder… Je me sentirai proche d’eux sur certains points, et c’est normal. Entre êtres humains, réels ou fictifs, on a trop en commun. Et c’est aussi comme ça qu’on peut trouver un exutoire3, guérir même à travers les personnages les plus horribles.

Et quand le “morally grey” bascule ?

Parce qu’on peut si facilement tomber dans son propre piège.

Ce que je vais dire là renvoie un peu à ce que je disais dans mon article sur Ghostland :

Pour moi, les films, c’est un peu comme mon entourage. Les films que j’aime sont un peu comme les personnes que j’aime. Beaucoup d’émotions, beaucoup d’imperfections, parfois il faut avoir de très sérieuses conversations et parfois… Eh bien, quand ça devient trop problématique d’une manière ou d’une autre, il faut juste lâcher.

Alors, si un personnage de ma triade sacrée basculait dans l’intolérable ? J’y crois absolument pas. Je ne veux pas y croire. Mais quand on nous rapporte des actes horribles de personnes qu’on aime et croyait connaître, on ne veut pas y croire non plus. Évidemment, c’est techniquement différent. On a bien davantage de pouvoir sur nos univers fictifs que sur la vraie vie de la réalité véritable. Ça vaut même pour les univers des autres, les univers que l’on reçoit. J’ai, comme tout le monde, des headcanons. J’ai assisté au revirement de personnages fictifs auxquels j’ai refusé de croire, et c’était facile. Si c’est faux, c’est facile. Quand on a un comfort character, on fait tout pour le garder.

Sauf que ça ne fonctionne pas comme ça, pas vrai ? Il faut faire face. Faire face à l’horreur, faire face à nos sentiments, faire la part des choses. Et séparer une personne de l’idée qu’on s’en fait, cette idée qu’on a aimée.

Je suis persuadé que les morally grey characters peuvent nous faire grandir. Ils peuvent nous apprendre à gérer notre attachement, nos illusions, tout comme ils nous enseignent les limites de notre sens moral. On a tendance à idéaliser les personnes qu’on aime – Lucien et moi, on sait bien ce que c’est. L’amour qu’on a pour une personne finit par avoir plus d’importance que la personne elle-même. Et c’est important, l’amour, c’est un sacré carburant pour vivre, pour créer, pour tout. Reste encore à apprendre d’où il vient, quels en sont les ingrédients, comment l’utiliser, où se trouve la part d’illusion. Et à questionner, toujours, notre rapport aux histoires, aux autres et à nous-mêmes4.


  1. Je vais pas vous mentir, pour moi, s’il y a une accusation du genre ou de “manque de subtilité”, il n’y a que deux possibilités : soit læ destinataire est de base réfractaire au message et l’aurait rejeté quelle qu’en soit la forme, soit l’auteurice s’est narrativement chiæ – ça arrive. Que ce soit parce qu’iel n’y croyait pas vraiment au fond, ou parce qu’iel n’a pas assez fait confiance au lectorat, ou par simple maladresse parce qu’écrire, c’est pas toujours simple, mine de rien. Dans tous les cas, ça veut pas (forcément) dire que le message pue ou ne mérite pas qu’on s’y attarde. Quoique… dans certains cas, on peut effectivement voir cette troisième possibilité. (Est-ce que cette note de bas de page sert à quelque chose ?) Ah, et aussi : quand même, on cherche parfois beaucoup moins à être dans la dénonciation que dans le fantasme et/ou la glorification de son propre ego. Oui, je pense aux scènes de viol ultra graphiques, et à une flopée d’écrits d’auteurices blanc·hes sur l’esclavage et le racisme aussi. ↩︎
  2. Mais en même temps, j’aime bien être à leur hauteur, pour en apprendre des trucs et… être avec eux, quoi. En tout cas, je n’aurais pas pu surplomber les personnages du Stanleyverse. ↩︎
  3. Et puis, on peut extérioriser par les situations dépeintes autant que par les personnages. Enfin, là ne va pas sans l’autre évidemment, mais j’ai l’impression que ça devient plus facile pour moi de ne plus utiliser les personnages comme béquille, comme filtre entre ces situations et moi. C’est sans doute aussi pour ça que j’avais besoin de ma Sainte Trinité, le temps de grandir et de faire face tout seul. Je sais pas, j’aime bien cette théorie. ↩︎
  4. Bravo Malone, tu pouvais pas faire plus générique encore ? ↩︎

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[Nouvelle] W. A. R. – apocalypse and revenge https://malonesilence.com/nouvelle-w-a-r-apocalypse-and-revenge https://malonesilence.com/nouvelle-w-a-r-apocalypse-and-revenge#respond Wed, 19 Jun 2024 20:45:29 +0000 https://malonesilence.com/?p=2893 Ceci est une nouvelle écrite pour Epistula Canis que j’ai décidé de publier ici. Un texte défouloir, plein d’une bonne grosse rage en lien avec les actualités du moment. Ça parle apocalypse, guerre, meurtre (notamment féminicide), suicide – un cocktail d’angoisses qui devait sortir pour que je me remette à […]

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Ceci est une nouvelle écrite pour Epistula Canis que j’ai décidé de publier ici. Un texte défouloir, plein d’une bonne grosse rage en lien avec les actualités du moment. Ça parle apocalypse, guerre, meurtre (notamment féminicide), suicide – un cocktail d’angoisses qui devait sortir pour que je me remette à écrire à l’époque. Du coup, disons que ce texte, c’est de l’apocalypse and revenge. Sa lecture peut être cathartique pour vous comme son écriture l’a été pour moi.

Vous pouvez lire cette histoire au format PDF en cliquant ici.


W. A. R.

Le dernier souvenir clair que j’ai, c’est ce grand NON qui s’est arraché à mes tripes. Ils étaient tous là, à hurler leur joie de la guerre à venir, et j’ai hurlé. Ce n’est que plus tard qu’ils m’ont tuée. Je ne me demande pas pourquoi ils ne m’ont pas laissée le faire moi-même – ça les a défoulés, ça leur a fait plaisir. Ils ont écartelé mon corps sur le bitume – mais ça, je ne m’en souviens pas aussi clairement que ce hurlement dont je sens encore la texture dans ma gorge. Ce fut ma dernière démonstration de puissance, je crois. J’ai craché toute ma force vitale dans ce NON qu’ils ont tous ignoré ou jugé d’un regard en lame de couteau. À ce moment-là, j’ai su que j’allais mourir, de ma main ou d’une autre. Il a signé notre arrêt de mort à travers nos écrans, le sourire et le regard dégoulinants d’une soif de sang qu’il exultait d’enfin afficher au grand jour. Mon NON ne lui était même pas adressé, pas à lui – il n’a jamais entendu personne d’autre que lui. Même les pseudo-guerriers avides d’en découdre, et qui m’ont tuée plus tard, étaient de la merde à ses yeux. Je n’étais pas là pour le voir, mais je pense qu’à la fin du monde, quand il n’a resté plus que lui, il a fièrement et victorieusement trôné sur nos cadavres à toustes, ce qui aurait dû être son peuple réduit à un monticule sanglant à son effigie. Il a dû exulter – les hommes diraient quelque chose comme « bander sur nos cadavres », vu que le sexe doit absolument entrer en ligne de compte si on veut faire dans le subversif. Mais j’aime pas ça. Même alors que je suis morte, et que nous n’avons plus qu’à marcher dans le grisâtre du purgatoire, ça me met mal à l’aise. Ça me fait penser qu’au fond, nous étions trop médiocres pour mériter autre chose que cette apocalypse. C’est des conneries fascistes, je le sais, mais parfois ça revient.

Le type qui marche à côté de moi faisait partie de la bande. J’ai pas l’impression qu’il m’ait reconnue. J’ai pas remis son visage immédiatement, mais son tatouage de néonazi, si. Il est encore plus outrageusement moche que dans mon souvenir, si la laideur signifie encore quelque chose. Le mec me pose des questions que j’entends à peine, et je ne lui réponds pas, moins par flemme que par volonté de lui apprendre la peur. J’ai rien à apprendre à toutes ces raclures, et encore moins celles qui m’ont tuée. L’avantage d’être morte, c’est que le revoir ne me fait rien. La peur n’a plus aucun sens quand on est mort·e, tant pis, tant mieux, inutile de perdre son temps. La colère et la haine, par contre, elles restent, ce que j’ai du mal à comprendre. Elles aussi, elles avaient un sens de notre vivant, mais plus maintenant, pas vrai ? C’est le genre de chose qui nous pousse à agir, à vivre, tout ce que vous voulez – si on ne vit plus, que voulez-vous qu’on fasse de ça ? Ce doit être pour ça que l’Enfer existe, j’en sais rien ; peu importe la raison de son existence si elle me procure cette sombre satisfaction qui fait désormais office de joie, là, à l’intérieur de moi, où mes organes pourrissent et se racornissent. En nous s’agglutine tout ce qui reste de notre monde mort. La poussière, les débris, les déchets, les écailles de sang. C’est la fin, et j’en suis soulagée. Le monde et la peur ont disparu, il ne peut plus rien arriver. L’Enfer, ce n’est rien, au fond – personne n’a plus rien à perdre, ce qui rend ma satisfaction aussi vaine que tout le reste. Mais je n’ai que ça. Ça, et peut-être Lou, mais si l’espoir est mort, l’amour doit l’être aussi. Elle est plus loin devant, Lou, elle sera arrivée aux portes avant moi. Peut-être qu’elle m’attendra, peut-être pas, si ça a encore de l’importance, pour elle, pour moi, et si ça a encore de l’importance tout court aux yeux de l’entité qui décide de ce qui est important. Je me demande si l’autre, là, sur son trône de sang coagulé, il a cru pouvoir prendre la place de Dieu. Peut-être pas, peut-être que j’exagère, que je veux voir en lui le Diable alors qu’il était juste un type riche et que les gens comme lui n’apprennent pas l’humanité dans le sens positif qu’on lui donne, jamais. Iels apprennent à asservir, posséder, détruire, à se nourrir de nous. Est-il encore là, vit-il encore, sans plus personne pour mourir sous ses talons ? J’aimerais qu’il regrette, au moins un peu, mais il a dû mourir dans l’extase, et quand Dieu l’a condamné à la solitude, il a juste fermé les yeux avec un sourire et le souvenir de son omnipotence, nourri pour des siècles – mais j’espère qu’il aura faim à nouveau. J’espère que la faim lui tordra les entrailles pour l’éternité. Enfin, je voudrais espérer – je ne crois plus en la justice, en toutes ces conneries comme quoi le bien ou le mal que vous faites vous revient. Tout n’est que hasard et Dieu nous a laissæs souffrir, mourir et, bientôt, brûler. J’ai jeté ma croix il y a des années de ça. Impossible de dire s’Iel nous a jamais aimæs, s’Iel est encore là, si l’Apocalypse l’a tuæ aussi ; je sais juste que s’Iel n’existe plus, alors l’amour ne doit plus exister non plus. Je le sais, mais j’aimerais qu’on s’aime, Lou et moi.

J’entends le nazi discuter avec son voisin. Ils se connaissent bien – la guerre les a tués ensemble. Je me fous de ce qu’ils se disent. Je sais qu’ils ne regrettent pas. Ils parlent du Valhalla et ça ne me fait même pas marrer. Je crois que le rire, ça n’existe plus non plus – à part les leurs. Ils pensent encore avoir gagné. De nouveau, j’éprouve de la satisfaction, celle d’être dévastée à l’intérieur, loin de la rage qui m’aurait habitée quand je vivais, loin de l’envie que j’aurais eue de détruire leurs rires de merde, de les noyer dans leur sang. La haine existe encore, je la vois dans leurs yeux, je l’entends dans leurs mots que je n’écoute pas. Comment peuvent-ils encore avoir quelque chose à haïr alors qu’ils sont morts ?

J’ai demandé à Lou, une fois, ce qu’elle trouvait le plus terrible, de la théorie stupide que les êtres humains sont mauvais par nature, ou qu’une idéologie mortifère puisse en faire des monstres. On est tombées d’accord : si c’était une histoire de nature humaine, on aurait pu s’y résigner, toustes. Et on aurait été heureuxes comme ça – si on l’était pas, c’est que tout pouvait être différent. Dans ce cas-là, l’espoir était permis. Dans ce cas-là, toute cette violence était aussi horrible qu’inacceptable. J’aurais trouvé ça horrible, oui, de mon vivant. Je crois que je trouvais ça horrible – c’est pour ça que j’ai crié NON, c’est pour ça que j’allais en manif avec les autres, c’est pour ça que j’ai supporté les heures de garde à vue, c’est pour ça que j’ai crié, pleuré, frappé parfois, en essayant de croire que c’était utile, que ça pouvait nous sauver toustes. Ce qui est merveilleusement terrible, c’est que ça aurait pu, ouais, ça aurait pu. Si on avait été plus nombreuxes, si on y avait cru plus fort, si le roi en sang et ses courtisan·es ne nous avaient pas répété, tous les jours, ce qu’iels comptaient faire, ce qui allait arriver parce qu’iels le voulaient, ce qui se passait ailleurs et auquel on ne pouvait rien parce qu’iels nous l’empêcheraient, s’iels ne nous avaient pas abandonnæs à leur soif de trônes plus hauts. Il nous restera, toujours, cette griffe qui nous racle les côtes à chaque respiration, malgré l’indifférence, malgré la fin de tout : on aurait pu y arriver. On aurait pu. Putain, on aurait pu. On aurait pu tout arrêter, tout retourner, je le sais, moi aussi j’ai lu du solarpunk, moi aussi j’ai parlé avec les autres, moi aussi j’ai participé aux soulèvements, moi aussi j’ai écouté, écouté encore, je suis même allæ voir des gens, j’ai vu des médecins, j’ai vu des psys, j’ai fait une thérapie et pris des médicaments pour continuer d’y croire, moi aussi je me suis retenu·e de mourir parce qu’au fond je voulais vivre, juste pas dans ce monde-là, je voulais vivre et le monde devait être à nous, il était à nous, on nous répétait depuis l’enfance que c’était la vie mais non, c’était elleux, là-haut, qui s’arrogeaient le droit de nous monter des vies préfabriquées et de nous faire oublier l’idée même de sortie, le monde était à nous, il était à nous toustes ET ON AURAIT PU Y ARRIVER, ON AURAIT PU SE SAUVER, ON AURAIT PU TOUT RETOURNER, ON AURAIT PU, PUTAIN, POURQUOI ON A ÉCHOUÉ ? Est-ce Dieu qui a voulu qu’on échoue ? Il faut qu’il y ait une raison à toute cette souffrance, à la mort, à tout le reste – on n’y a pas cru assez fort. J’ai jeté ma croix et je me suis parfois demandé si c’était en Dieu qu’on n’avait pas cru assez fort, mais on croyait plus en Ellui qu’en notre propre réussite (on y a peut-être mal cru, mais je ne pense pas, tout le monde n’a pas pu faire la même erreur que moi et j’ai pas pu faire pencher la balance à moi toute seule, ce serait absurde), alors j’ai cessé de penser à ça. Moi, aussi, j’ai cru en Dieu pour continuer de me battre. J’ai cru en Dieu pour ne pas mourir, pas maintenant, pas à – j’avais vingt-trois ans quand je suis morte. C’est tout. Vingt-trois ans. J’avais déjà envie de mourir à dix ans. Tous les cachets que j’ai pris trop jeune, réduits en poussière, tapissent l’intérieur de moi, entre mes membres disloqués. Ça me démange, mais je me retiens de gratter, j’ai pas envie de faire ça, il n’est plus temps de faire des expériences douteuses, de ressentir le plus possible, c’est trop tard. Si on s’aimait, avec Lou, je la laisserais peut-être me toucher à cet endroit-là, si j’étais sûre que ça ne nous rendrait pas dingues. Peut-on être à la fois dingue et mort·e ? C’est pas Stephen King qui disait que la folie est un suicide mental ?1 Je me demande parfois, encore, toujours aussi vainement, comment le roi en sang a pu trouver normal que toute notre génération, et les suivantes, soient complètement fêlées et pensent à quitter ce monde dès l’enfance. On sait, c’est pas important, pour lui c’était pas important non plus, on était de la merde – je sais, je sais, je suppose que je me répète tout ça pour examiner notre traumatisme commun sous toutes les coutures. Comme si on pouvait encore revenir en arrière. J’ai pas tellement à me poser la question de la haine chez mes compagnons de route, s’il y a toujours ce j’aurais pu, on aurait pu, ça aurait dû. Pourtant, c’est ce que je ressens, cette indifférence absolue. Je suis à distance de tout, à des kilomètres et des kilomètres de mon cadavre, de mes souvenirs, de mon âme. Mais je suis toujours près de Lou, je crois.

Devant moi, la longue file de marcheurs s’entasse peu à peu – on arrive. Juste le temps que les portes s’ouvrent, et tous glisseront tout droit dans la gueule du Diable. Il n’y a que des hommes, que des types de la trempe de mes assassins, ridiculement conquérants face à leur destin – que des hommes, à part Lou, moi, et les autres meufs dispersées dans le cortège, qu’ils croient dans la même situation qu’eux et, au début du voyage, regardaient de leurs yeux sales, avant qu’ils ne croisent les nôtres. Quand on est mort·e, des vérités nous sortent des yeux – c’est ce que Lou pense, en tout cas. Moi, je n’en sais rien. Je sais juste que, pour une fois, ils ont peur de nous. C’est quelque chose qu’on aurait dû connaître de notre vivant, quand nous avions encore toutes nos émotions, quand nous pouvions encore en être heureuses. On aurait pu. On aurait pu. On aurait pu. Nous sommes toustes condamnæs à une éternité de regrets. Peut-être qu’un jour, nos consciences se déliteront suffisamment pour qu’on s’en foute, de ça aussi. Pour que le nihilisme devienne notre unique réalité et qu’on oublie le temps où c’était un privilège de gens comme celleux qui n’ont pas empêché l’avènement du roi en sang. Iels doivent être heureuxes, elleux, ou qu’iels soient.

Les premiers hurlements (de stupeur ? D’horreur ? Je me demande toujours pourquoi ils crient. J’aimerais qu’ils aient peur, que Dieu les ait punis de peur éternelle, mais j’ai jeté ma croix) me parviennent de loin, très loin – ils sont nombreux, tous, ils viennent par milliers, par millions, on sait qu’un jour ils cesseront de venir mais c’est incroyable comme les êtres humains étaient nombreux sur cette foutue planète, et comme ils étaient nombreux à nous haïr, à haïr les femmes qui disaient NON ou qui s’embrassaient ou qui étaient des êtres humains aussi. Le nombre, ça a toujours été dur, je m’en souviens. Pourquoi tous ces guerriers de pacotille n’ont-ils jamais eu peur ? La peur, c’était pour nous. Peut-être que c’est pour ça qu’on nous en a libéræs. Ou qu’on s’en est libéræs seul·es, puisqu’on n’est mort·es et qu’on attendait presque ça, à la fin, parce qu’on n’en pouvait plus, de cette peur qui nous broyait les os jour après jour, qui nous faisait souffrir au point qu’on voulait mourir pour l’éviter elle aussi. Nous n’avons plus peur. Nous n’avons plus rien, mais nous n’avons plus peur.

Je ne sais pas pourquoi ils hurlent, mais ils hurlent. Ils tombent, ils hurlent, et on les regarde sans les écouter. Je ne sais pas ce qui leur fait aussi peur, dans nos yeux. Moi, je n’y vois que de l’indifférence.

1Brume, « La Ballade de la balle élastique », 1985.

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Les Archives de l’Inhumain : lancement des précommandes chez Octoquill ! https://malonesilence.com/les-archives-de-linhumain https://malonesilence.com/les-archives-de-linhumain#respond Sun, 19 May 2024 07:09:15 +0000 https://malonesilence.com/?p=2852 Je n’ai même pas pu vous en parler en Woof’letter, les ami·es ! Me voilà à vous l’annoncer à l’arrache, après une nuit de quatre heures, et alors que la campagne s’est lancée hier.^^ Comme ça, vous avez l’essentiel de l’essentiel ! Comment je me suis retrouvé embarqué ? J’ai […]

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Je n’ai même pas pu vous en parler en Woof’letter, les ami·es ! Me voilà à vous l’annoncer à l’arrache, après une nuit de quatre heures, et alors que la campagne s’est lancée hier.^^ Comme ça, vous avez l’essentiel de l’essentiel ! Comment je me suis retrouvé embarqué ? J’ai participé à un appel à nouvelles (et été pris, du coup) ! Voici donc Les Archives de l’Inhumain, le dernier projet d’anthologie des éditions Octoquill. 🐙

« Nous agissons partout dans le monde. pour vous protéger. Mais pour notre sécurité à tous, vous n’en saurez jamais rien » – DGSE

Personne ne sait vraiment ce qu’il se passe dans les services secrets français. Si la plupart des gens connaissent au moins l’existence de leurs unités de lutte anti-terroriste, de géopolitique, d’espionnage et de cyberdéfense, rares sont ceux à connaître leurs “Archives de l’Inhumain”.

Dans cette pièce, sont réunis tous les dossiers étranges, toutes les rencontres entre le genre humain et l’horreur de l’inexplicable.

Ces histoires regroupent les évènements que la science ne peut expliquer et assez graves pour que l’on souhaite qu’ils ne soient connus de personne.

Présentation du projet par Octoquill

A la toute base, j’avais envoyé l’appel à textes à mon ami KeoT, parce que, ce genre de thème, c’est un peu sa came. 👀 Bon, il n’avait pas le temps – mais moi si, et j’ai toujours kiffé SCP ! (Vais-je poser ici la vidéo de ALT 236 à ce sujet ? Oui.) Bref, pour Les Archives de l’Inhumain, j’ai écrit une histoire qui parle de voyage dans le temps, et de musique aussi. Si un passage particulier de La Maison jaune de J. R. Kobencröft y est pour quelque chose ? C’est bien possible.

Côté publication, j’ai l’immense plaisir de partager l’affiche avec ma pote Alex Safar, ce qui est quand même bien classe. Neuf beaux noms sont à ajouter : Feydra Alessaunder, Barbara Cordier, Alice Galan, Cornelia Lioneli, Alexis Louli, Léa Lucily, Gabriel G. Meyer, Sara Tyrell et Elina Vath. Elina Vath qui, d’ailleurs, s’est occupée de la couverture du broché et du jaspage du relié !

Me voilà donc auteur hybride. L’aventure s’annonce plutôt cool, et j’espère vous donner envie de la poursuivre à mes côtés, à nos côtés à toustes finalement !

Oh, au fait, ma nouvelle s’appelle 27. Et comme il se doit, il y a un chien dedans. 🐶

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Ghostland, de Pascal Laugier https://malonesilence.com/ghostland-de-pascal-laugier https://malonesilence.com/ghostland-de-pascal-laugier#respond Fri, 05 Apr 2024 17:17:59 +0000 https://malonesilence.com/?p=2684 C’est avec Ghostland que j’inaugure la rubrique cinéma de ce blog. J’avais commencé à écrire de petites chroniques sur Instagram, et c’est le post que j’ai publié sur ce film qui m’a décidé à passer au format article. Moi qui venais juste donner mon humble avis, je me retrouvais avec […]

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C’est avec Ghostland que j’inaugure la rubrique cinéma de ce blog. J’avais commencé à écrire de petites chroniques sur Instagram, et c’est le post que j’ai publié sur ce film qui m’a décidé à passer au format article. Moi qui venais juste donner mon humble avis, je me retrouvais avec plein de choses à dire. J’ai hésité à le faire, n’ayant pas la prétention de fournir des analyses ultra poussées, et puis… Et puis parfois, une œuvre vous pousse à vous exprimer davantage. Sur sa réception dans un contexte particulier, en ce qui me concerne. En espérant que cela vous intéresse – mais attention aux spoils !

Comment Ghostland m’a émotionnellement purgé

Vous avez vu Martyrs ? Moi oui, et ce fut assez éprouvant physiquement. Il fait partie des films dont j’ignore si je les ai aimés ou non. J’en ai retenu une brutalité extrême, notamment envers les corps féminins, et un nihilisme que j’ai trouvé assez vain (mais l’article de Bon Chic Bon Genre me fait reconsidérer un peu la chose, on y reviendra). Et dans le même temps, je découvrais peu à peu ma proximité avec le body horror. Aujourd’hui encore, je continue de chercher un écho à mes angoisses corporelles. Dysmorphophobie, angoisse obsédante de la douleur et autres terreurs existentielles. (Bon, pour les deux premiers, j’ai aussi commencé à me faire tatouer, ça aide !)

C’est donc en sachant à peu près où je mettais les pieds que j’ai vu Ghostland. J’avais vu The Secret, aussi, il y a des années – parce que Jodelle Ferland joue dedans ! – mais j’avais complètement oublié que Pascal Laugier l’avait aussi réalisé. Pourtant, on y retrouve une patte, et notamment cette façon de couper ses films en deux parties, après une révélation qui rabat les cartes. Dans Ghostland, elle aurait des allures de facilité si elle n’était pas exploitée par la suite.

Ghostland, c’est l’histoire d’une mère de famille, incarnée par une Mylène Farmer incroyable, qui part habiter dans une vieille maison avec ses deux filles, où toutes trois vont subir une agression particulièrement violente. Elles en ressortiront traumatisées. L’aînée, Beth, conjurera ses démons dans des romans d’horreur (👀). Vera, sa sœur, ne s’en libérera jamais.

SAUF QUE, attention plot twist : les deux adolescentes n’ont jamais quitté la cave où leur mère est morte cette nuit-là. Se lance alors une mécanique impitoyable qui nous entraîne dans le cauchemar des héroïnes. Dans un monde qui nous broie. Une seule échappatoire : l’imagination, notre monde intérieur. Parce que comme le dit Pauline (Mylène Farmer) à sa fille : il n’y a rien pour elle au-dehors.

Le rapport de Ghostland à l’imaginaire… et à la réalité

C’est assez simple et visible un peu partout en fiction, cette notion d’imaginaire “escapiste”. D’ailleurs, on en parle encore un peu, notamment dans mon milieu professionnel, où on reproche parfois aux auteurices d’imaginaire de fuir la réalité du monde. (D’ailleurs, dans sa réalité alternative, le meilleur roman de Beth raconte l’enfer qu’elle a vécu…) Évidemment, c’est à côté de la plaque, ne serait-ce que parce que toute fiction nous parle aussi du monde réel. Mais aussi parce que se retirer dans ses mondes intérieurs est parfois une véritable question de survie.

L’esprit de Beth dans Ghostland s’est ainsi quasiment divisé en deux. Deux perceptions, deux réalités, deux univers dont l’un n’a pas forcément plus d’importance que l’autre. Beth peut complètement abandonner sa réalité physique pour son rêve intérieur. Si ça peut correspondre à une condition mentale éprouvée scientifiquement ? Étant donné la représentation des troubles mentaux par Laugier, que ce soit dans Ghostland (on va y revenir) ou dans Martyrs, je ne pense pas que le réalisme soit son souci. Cela dit, ça résonne avec ce qui est à la fois un fantasme et une angoisse. Perdre tout contact avec un monde trop violent, se retrancher en soi-même, là où on garde un contrôle et une agentivité… ou l’avoir déjà perdu. Se réveiller un jour des années en arrière, et prendre conscience que rien de ce qu’on a accompli jusque-là n’était réel. Que rien n’avait la moindre importance.

Comment revenir en arrière ? Comment retourner dans son monde en sachant qu’il n’est qu’une chimère ? Beth se voit obligée de revenir, encore et toujours, à l’horreur, pour au moins être là pour sa sœur, coincée physiquement et mentalement avec leurs bourreaux. Son imaginaire ne semble alors qu’un rêve égoïste, une échappatoire sans finalité. Elle s’y abrite sans pour autant y trouver de ressources1. Et finalement, elle doit faire un choix entre la réalité et sa fiction. L’intérêt de sortir de soi pour se relier au collectif, et faire face…

Sauf que 1) en tant qu’auteur, je ne suis pas tout à fait d’accord avec cette vision de l’imaginaire comme repliement sur soi sans finalité, et 2) Beth ne rejoint sa sœur Vera dans la réalité… que pour souffrir avec elle2. Une traduction claire du sentiment d’impuissance, bien sûr, qui fait catharsis. Et en même temps…

Mon problème avec Ghostland

Avec Ghostland et les commentaires très intéressants que j’ai reçus sous mon post, j’ai eu la confirmation que Pascal Laugier avait, disons, un truc avec la torture des corps féminins. (Et l’accident qui s’est produit sur le tournage de Ghostland soulève quelques questions à ce sujet, bien que le réalisateur ne soit pas visé par la plainte de Taylor Hickson.) Ajoutons à cela la caractérisation transmisogyne de l’un des personnages et celle, validiste, de son protégé, représenté comme violent à cause de son handicap mental, et… ouais. On a un souci.

Et scénaristiquement, c’est facile. OK, je suis adepte des récits très character driven, comme Stanley n’est pas mort en est la preuve ! Mais là, très clairement, on est sur des antagonistes faciles à utiliser pour créer une tension, et ce depuis longtemps dans l’histoire du cinéma. L’horreur de l’incompréhensible, dans ce qui est alors dépeint comme trop éloigné de l’humanité telle qu’on la conçoit. (Oui, les représentations de ce type au cinéma, c’est dangereux, et montrer ce qui est différent comme menaçant, ça peut aller jusqu’au fascisme.)

Alors que. Si Ghostland avait voulu faire dans la dénonciation – comme c’est le cas de Martyrs d’après l’article de Bon Chic Bon Genre cité plus haut – ce sont des hommes tout à fait conscients de leurs actes qu’il aurait fallu dépeindre, d’autant que le film représente aussi des violences sexuelles (qui, pour le coup, ne me font aucun bien : si les scènes de torture sont assez excessives pour être éloignées de la réalité d’une grande partie du public cible3, ce n’est pas le cas du viol). Est-ce que ça aurait dilué le sentiment d’implacabilité ?

Je ne pense pas. D’ailleurs, ça aurait pu affirmer une reprise de pouvoir lors du dénouement qui, en tant que tel, achève de priver les héroïnes d’agentivité. Leurs tentatives d’évasion ont échoué, mais on vient les sauver. Ce qui peut bien sûr être nuancé, dans la mesure où si elles n’avaient rien tenté, la police ne les aurait pas retrouvées. Police qui abat les antagonistes, dont on a parlé plus tôt. L’autorité établie contre les déviances… Mouais.

Ghostland, la réception de l’art, et les personnes qu’on aime

“Mais tu as aimé ton visionnage, non ?” Oui, oui. Ça m’a émotionnellement purgé. Ça m’a aussi dérangé. Les deux ne sont pas incompatibles, plein·es de contradictions que nous sommes. Et pour Martyrs, pareil. Lui, comme écrit plus haut, je ne peux même pas dire si j’ai aimé ou non. Mais des visions m’ont marqué, inspiré, permis d’extérioriser.

Avec le temps, je me rends compte que je suis meilleur public pour les films que pour les livres. La déformation professionnelle, peut-être. Je saisis de mieux en mieux comment un roman fonctionne. Je vois les rouages derrière l’histoire. Les émotions m’atteignent de moins en moins à la lecture. C’est aussi pour ça que je suis aussi enthousiaste, quand je trouve enfin un bouquin qui me fait vibrer, qui me fait ressentir des trucs, sans pour autant servir de Cheval de Troie pour des idées nauséabondes. Peut-être qu’avec un film, toutes les émotions sont plus concrètes ? J’entends plus de gens dire qu’un film les a fait pleurer, plutôt qu’un livre.

Bref, sur moi, le cinéma, ça marche. Et c’est pour cette raison que j’ai mis autant de temps à lancer cette rubrique sur mon blog. J’avais peur que mes émotions m’empêchent d’analyser les choses. Sauf qu’avec le temps (et la thérapie), ma gestion de celles-ci s’améliore. Donc je peux prendre du recul sur elles et en tirer quelque chose de réfléchi !

Il y a des œuvres comme Ghostland pour lesquelles j’aurai un attachement, tout en ayant conscience de leurs problèmes – qu’ils soient scénaristiques, politiques, esthétiques… Je suis très sensible à l’esthétique, d’ailleurs. Et aux émotions que les personnages, les acteurices, transmettent. En tant que personne très, très empathique, c’est un peu ma kryptonite. J’ai tendance à beaucoup aimer les gens !

Du coup, comme indiqué dans le titre de cette conclusion, j’ai envie de faire un parallèle avec les relations humaines. Il est peut-être un peu éclaté, ou juste évident – je ne sais jamais, quand je tente de genre de lien ! Bref, pour moi, les films, c’est un peu comme mon entourage. Les films que j’aime sont un peu comme les personnes que j’aime. Beaucoup d’émotions, beaucoup d’imperfections, parfois il faut avoir de très sérieuses conversations et parfois… Eh bien, quand ça devient trop problématique d’une manière ou d’une autre, il faut juste lâcher. Ce qui ne vous empêche pas de ressentir quelque chose, encore des années après. Ghostland m’a fait ressentir des choses très fortes. Le personnage de Pauline est incroyable. Mais est-ce que, consciemment, je recommanderais ce film, au-delà de la simple question de sensibilité à l’horreur ?

On a sans doute besoin d’œuvres qui nous “purgent” comme ça. Et en même temps, si une autre personne avait réalisé Ghostland, je me serai probablement senti mieux. Le regard de Laugier n’est pas toujours dérangeant dans le bon sens du terme. De plus, on ne peut pas ignorer ce qui est arrivé à Taylor Hickson, et visiblement peu l’ignorent, puisque beaucoup de spectateurices de Ghostland en parlent encore. Pour toutes ces raisons, malgré ce qu’il m’a aidé à extérioriser, je considère ce film avec beaucoup de méfiance. Quand je le reverrai, ce sera probablement de manière très clinique.


  1. Sauf après coup, puisqu’il semble que Beth continuera à écrire après son sauvetage pour guérir. Son meilleur roman selon le film sera autobiographique, mais apparemment, écrire de l’horreur l’aide pour de vrai ! La fonction thérapeutique de l’imaginaire pour soi-même est assumée, dans tous les cas. ↩︎
  2. Après son premier retour à la réalité, Beth élabore un plan d’évasion qui réussit presque, comme dit plus loin dans l’article. Puis suite à cet échec, elle revient à son monde intérieur, où sa mère, lui dit qu’il n’y a “rien pour [elle] là-bas. L’imaginaire n’apparaît, une fois encore, pas comme une ressource, mais un refuge face à un monde qui ne laissera aucune chance aux deux sœurs de s’en sortir. Oublier ou souffrir, seules existent ces possibilités. ↩︎
  3. Parce que ce public cible n’a, en grande majorité pas vécu ce genre d’actes, alors qu’ils existent indubitablement ailleurs et que leur représentation au cinéma (hors ownvoice) est sans aucun doute bien loin des réalités. La question a dû être étudiée, notamment par les victimes – faut que je creuse. ↩︎

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Festival Écrire! : un étonnant salon de la microédition à Rennes 👀 https://malonesilence.com/festival-ecrire-un-etonnant-salon-de-la-microedition-a-rennes Mon, 29 Jan 2024 20:33:41 +0000 https://malonesilence.com/?p=2457 J’y étais ! La première édition du festival Écrire!, c’était le dernier week-end de janvier 2024 à Rennes. C’est ma camarade Alex Safar qui me l’a fait découvrir sur Discord, mais c’est avec la Librairie Jeunes Pousses que j’ai participé à l’événement 🌱 Le nom du festival Écrire! m’a d’abord […]

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J’y étais ! La première édition du festival Écrire!, c’était le dernier week-end de janvier 2024 à Rennes. C’est ma camarade Alex Safar qui me l’a fait découvrir sur Discord, mais c’est avec la Librairie Jeunes Pousses que j’ai participé à l’événement 🌱

Photo de moi sur le stand, toujours à l’aise en photo, les rumeurs sont vraies !

Le nom du festival Écrire! m’a d’abord donné à penser qu’il s’adressait davantage aux écrivain·es qu’aux lecteurices, en termes de public. Et c’est un peu vrai ! Des tables rondes aux ateliers, tout était réuni pour que les auteurices y trouvent leur compte. En fait, le but était aussi de s’inscrire dans une démarche d’écriture accessible à toustes 👍 (D’ailleurs, j’aurais aimé assister à certaines animations, mais en tant qu’exposant·e, on ne peut pas être partout !)

Ayant ceci en tête, et sachant qu’il s’agissait d’une toute première édition, je ne m’attendais pas à vendre beaucoup, mais j’avais en tête de passer un moment agréable. Les salons, ils me sont de plus en plus agréables ! J’y ai vu et revu de chouettes personnes et je continue d’apprendre. Alors quand, à la fin du premier jour, j’ai dû me résoudre au résultat d’une (1) vente dans la journée, disons que je ne m’en suis pas formalisé.^^

Mais le festival Écrire! me réservait des surprises pour dimanche. Par certaines rencontres, d’abord, mais aussi question chiffres ! 9 ventes cet après-midi-là Les Hurlements noyés et Les Pleurs du Vide confondus !

Meme "confused stonks"
POV : 1 vente le samedi, 9 le lendemain

Alors oui, 10 ventes, ça peut paraître peu. Je parle rarement chiffres : j’ignore si ça peut intéresser du monde, parfois je complexe (oui)… Je suis arrivé dans le game juste après le Covid, qui a marqué le début d’une période assez compliquée pour mes camarades auteurices. Alors mes débuts en salon n’ont pas été à la hauteur de mes attentes. Bon, j’étais franchement nul, aussi. J’en ai déjà parlé.^^ Ce qui m’a sorti de cette spirale un peu humiliante, c’est la deuxième édition de l’Ouest Hurlant ! Et depuis… eh bien, ça monte.

Après ce premier jour au festival Écrire!, je m’attendais donc à un “retour aux sources”, si je puis dire ! Résultat des courses : j’y ai fait mon deuxième meilleur chiffre après le Frissons Festival. Alors je suis content et fier de moi. Lentement mais sûrement, on y va ! 💪

(C’est un peu con à dire, mais je craignais, quelque part, de devoir assumer, en parlant chiffres, que je m’enthousiasmais pour rien. Que j’étais content pour des résultats minuscules en salon, à côté de ceux de certain·es collègues. Vous savez ce qui m’a décidé à en parler sans honte ? Le fait d’apprendre que quelques petits sacripants mentaient sur leurs chiffres ! Alors voilà, si vous êtes auteurice et que vous galérez lors de ces événements, on est ensemble. C’est un sacré exercice, les festivals, surtout quand on apprend la vente sur le tas !) (Et peu importe la vitesse de progression. Lentement mais sûrement, disais-je !)

Malheureusement, comme je le disais, je n’ai pas pu profiter du festival Écrire! dans son entier, étant exposant. C’est un problème qui commence à m’être familier ! Mais si vous voulez en savoir plus, la programmation annoncée vous donnera une petite idée de l’ambiance 👀

Dans tous les cas : merci à Alex, merci à l’orga, merci à la Librairie Jeunes Pousses et à mes collègues, j’ai hâte de vous revoir ❣️ (Après un peu de repos, tout de même !)

Oh, j’en profite pour vous dire que, si je suis plutôt actif sur Instagram, vous êtes assuræ de ne rien louper niveau événements en suivant les mises à jour ici. Et ma newsletter, aussi ! (Woof.)

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2023 : notes de l’autre côté https://malonesilence.com/2023-notes-de-lautre-cote https://malonesilence.com/2023-notes-de-lautre-cote#comments Thu, 28 Dec 2023 17:44:30 +0000 https://malonesilence.com/?p=2287 Début d’année 2023. Pertes et fracas. Au-dehors, c’est toujours la merde. Dans ma vie personnelle, j’ai merdé dans les grandes largeurs. Ça arrive souvent. Ça arrive trop souvent. Mais je sors de la rechute hivernale. Les Pleurs du Vide sort cette année, c’est pas le moment de dégringoler. J’aime pas […]

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Début d’année 2023. Pertes et fracas. Au-dehors, c’est toujours la merde. Dans ma vie personnelle, j’ai merdé dans les grandes largeurs. Ça arrive souvent. Ça arrive trop souvent. Mais je sors de la rechute hivernale. Les Pleurs du Vide sort cette année, c’est pas le moment de dégringoler. J’aime pas cette période de ma vie, j’aime pas cette période de l’année. Ça doit être pour ça que je fais des phrases aussi courtes. Pas dans mes habitudes.

Et puis soudain, je trouve un logement. Je m’en vais. Je fête ça avec mes premiers gros tatouages. Et j’achète un premier binder. Je me sens mieux. Finir et publier LPdV me fiche la trouille. Je retourne en salons et ça marche, ma librairie est avec moi. Je rencontre des gens. Les crises d’angoisse s’atténuent. Je me sens moins seul. Je rentre chez moi, je suis bien comme ça. Il manque juste un chien. Le jour où je me verserai mon premier salaire, je changerai d’appart’ et j’en adopterai un, promis. J’entame une thérapie. La psy est cool. Je dis à mes ami·es que je les aime. C’est comme ça que je veux aimer les gens, en fait.

Je me sens bizarre. On est en 2023. J’ai la vie que je voulais. Dehors, c’est toujours la merde. C’est de plus en plus la merde. Je commence à m’impliquer un peu plus, pour que ce soit moins la merde. L’Apocalypse a déjà eu lieu. J’ai vu la fin du monde dans mon cerveau. Je l’ai écrite et il y aura une suite, ce petit sacripant de tome 3. Je suis toujours là. Dehors, des gens ne sont plus là. Si elleux ne verront pas le futur meilleur pour lequel on lutte, on peut éviter que ce présent interminable se prolonge.

L’Apocalypse a déjà eu lieu. La mienne s’est déroulée dans ma tête. Parfois, je me demande si j’ai vraiment survécu pour qu’au-dehors m’attende la merde. Les autres fois, je brûle de rage. Non, j’ai pas survécu pour ça. Après m’être battu contre mon propre cerveau, jusqu’à commencer à apprendre à vivre avec lui, je me battrai contre le dehors. Et tant qu’il sera violent, je refuserai de vivre avec. On refusera de vivre avec.

Je répète ce que plein d’autres ont déjà dit. Tant mieux, ça veut dire qu’on est ensemble. Je suis seul mais je ne suis plus seul. Je n’ai jamais été aussi peu seul. Dehors, des gens ont les mêmes rêves que moi. Mes ami·es me disent qu’iels m’aiment. J’apprends à être une meilleure personne. J’apprends à protéger ce qui doit l’être. Je ne laisserai plus ma propre colère me dévorer de l’intérieur.

Fin 2023. C’est la rechute d’hiver. Le vide devant moi. L’envie de crever pendant deux mois. Et tout ce que je veux, c’est rester. Tout ce que je veux, c’est vivre, maintenant que je sais ce que ça fait. Maintenant que le bonheur grandit d’année en année depuis trois ans. Je suis malade, je suis cinglé, je suis vivant. Et tout le monde devrait avoir envie de vivre. Tout le monde devrait avoir le putain de droit de vivre. Le monde est à nous.

2023 s’achève. Je sors de chez moi pour participer à des ateliers de médiation animale. A mon retour, je confronte des gens que j’ai trop longtemps laissæs se foutre de ma gueule. Je m’excuse auprès d’autres. Je prends position pour la libération de la Palestine. Autour de moi, je vois des collègues créateurices le faire aussi. Je parviens à étirer le cou au-dessus du brouillard cérébral de la dépression et du stress post-traumatique. C’est comme de voir un autre monde. Il est dégueulasse mais plus grand. Les gens luttent, les gens s’aiment, les gens sont souvent fatiguæs aussi, mais on est nombreuxes.

A mon tour, je me retrouve à écrire ces mots, les mêmes que plein d’autres. Ça veut dire qu’on n’est pas seul·es. En bas à gauche de mon écran, l’onglet “lisibilité” me dit que je n’utilise pas assez de mots de liaison. Je lui tire la langue. Eh, j’en utilise plein dans les autres articles !

Dans un contexte comme celui-là, je sais que l’art est futile. Je sais que créer, ce n’est jamais qu’une goutte d’eau dans l’océan. Certain·es prétendent “dénoncer” quand il ne s’agit que de se mettre en valeur soi-même. D’autres volent des voix et/ou en offrent un meting-pot à une IA1.

Pourtant, c’est aussi la création la plus sincère et honnête qui nous fait tenir. L’art est le sens de la vie. (De la mienne en tout cas.^^) Alors j’écris, j’écris pour voir des gens, même fictifves, se sortir de la merde, et pour me sortir la merde du crâne. Puis je vais faire un tour ou deux sur Internet pour voir comment aider à mon échelle. J’actionne les leviers que j’arrive à atteindre. C’est pas grand-chose. Ça soulage.

Je retourne écrire. Puis je repars en salon. Stanley n’est pas mort fait son chemin. Des gens me reconnaissent. J’ai, chaque heure qui passe, un peu moins la trouille. Je rentre chez moi, mes jambes tremblent de fatigue, je dissocie, je passe une semaine au lit. Je me relève. De nouvelleaux lecteurices ont commandé un roman sur ma boutique, ou les deux. Parfait. Je peux retourner aider à la préparation de l’avenir collectif. J’actionne un mini-levier, puis un autre. Si on s’en sort, on pourra continuer à écrire. On pourra être heureux.

Sous mes yeux, Stanley est sorti de son immobilisme. Il s’est habillé d’une veste improbable et de Docs fuchsia. Vicky l’entraîne dans une manif, irradiant de joie.


  1. Je ne suis pas fondamentalement anti-IA et la question me semble vraiment très complexe. Mais dans la situation actuelle (société capitaliste où notre survie dépend du travail, mépris et précarité des artistes, outils aux mains des riches, accès inégalitaire des artistes à l’emploi etc)… Enfin, ai-je vraiment besoin de dire quelque chose ? (Allez si : fin de la logique capitaliste, revenu (vraiment) universel, tout ça.) ↩︎

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La communauté de l’horreur https://malonesilence.com/la-communaute-de-lhorreur Sun, 24 Dec 2023 20:52:08 +0000 https://malonesilence.com/?p=2259 Grâce à quelques collègues, la vérité éclate au grand jour : l’activité d’écrivain·e n’est pas si solitaire que ça ! Et puis, mince, j’en connais, des créateurices inspirant·es dans le genre de l’horreur ! Je vous ai déjà parlé d’un certain nombre d’entre elleux, dans la newsletter ou ailleurs ; […]

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Grâce à quelques collègues, la vérité éclate au grand jour : l’activité d’écrivain·e n’est pas si solitaire que ça ! Et puis, mince, j’en connais, des créateurices inspirant·es dans le genre de l’horreur ! Je vous ai déjà parlé d’un certain nombre d’entre elleux, dans la newsletter ou ailleurs ; tout ça étant un peu éparpillé, je me suis dit que je pouvais vous concocter un article évolutif de recommandations ! En essayant d’être exhaustif 👀

[Dernière mise à jour le 10/04/2024]

ALT 236

Une voix iconique du YouTube horrifique ! J’ai découvert ALT 236 avec sa vidéo sur le body horror et cette dernière m’a fait beaucoup de bien. Depuis, je ne rate pas une seule de ses vidéos ! ALT 236 est également un musicien à la patte unique et ultra réconfortante, et un auteur dont chaque livre vous donne l’impression de rentrer à la maison. (J’ai lu Liminal, ce livre est désormais dans mon cœur.) Bref, un passionné d’art qui fait de sa passion pour l’art des œuvres d’art.

Bloody Effy

Sophie Jung est créatrice de contenu et chroniqueuse cinéma, notamment pour la plateforme de “screaming” Shadowz. Elle revêt également plusieurs casquettes dans le monde de la création cinématographique. Passionnée, passionnante et badass ! Oh, et elle aime la littérature horrifique aussi, ce qui en fait indubitablement une personne de qualité.

Gildas Mergny

Comme pas mal d’entre nous, Gildas Mergny n’écrit pas uniquement de l’horreur. Il se définit d’ailleurs plutôt comme auteur de SFFF ! Ses histoires se concentrent souvent sur la famille, avec une bonne dose de faux-semblants et de retournements de situation. La non-linéarité de ses récits lui permet de jouer à loisir avec son lectorat 👀 Certain·es de ses miniséries, nouvelles et romans sont disponibles en accès libre, vous pouvez les découvrir juste ici !

KeoT

J’ai déjà parlé de KeoT sur ce blog, mais pas beaucoup de ses histoires horrifiques… (A part en newsletter, c’est vrai !) Et pourtant, il est bon là-dedans, la preuve avec Alma Mortuis ! Et avec Urbex, aussi, une de ses nouvelles gratuites 👀 Sinon, il est à fond dans le technothriller et trouve toujours le moyen d’enrichir notre culture numérique. Son style est hyper vivant, ses personnages très bien écrits, et ses récits le plus souvent pleins d’espoir et d’une foi en l’humanité franchement rafraîchissante ! (Enfin, il sait taper où ça fait mal, aussi, n’en doutez pas !)

Lucien Hell

Attention, chefs-d’œuvre en approche ! Lucien Hell est l’auteur de Moloch, un de mes romans d’horreur préférés, ainsi que de pièces de théâtre qui m’ont redonné envie d’en faire. Du théâtre, pas des pièces (quoique…). Pour le coup, toutes ses œuvres sont disponibles sur Wattpad. On y parle relations humaines, questionnements métaphysiques ou santé mentale, le tout dans un style beau à pleurer.

Mary Fleureau

Autrice de bangers dont j’attends avec impatience le second roman ! Elle écrit de l’horreur pleine d’émotions, aussi profonde que déroutante, et en plus il y a des chiens ! Vous pourrez trouver des nouvelles gratuites sur son site, notamment Beau, dont je ne me suis jamais tout à fait remis et qui m’a beaucoup parlé. Tout comme je ne me suis pas remis de Will, l’inoubliable personnage de L’Autre Côté.

Saren/SaintGris

L’autrice de BEINHAUS m’a beaucoup appris en termes d’écriture. SaintGris et sa plume sans concession accomplissent des exploits. Elle injecte de l’horreur dans la science-fiction, nous parle de celle de l’Histoire, sans rien nous épargner. Le tout en traitant des thèmes sensibles avec une justesse remarquable. Sinon, parfois, elle écrit des nouvelles ancrées dans le quotidien et flippantes à souhait !

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“L’Étreinte du roncier”, par Manon Segur https://malonesilence.com/letreinte-du-roncier-par-manon-segur Sun, 17 Dec 2023 17:49:58 +0000 https://malonesilence.com/?p=1238 L’Étreinte du roncier est le deuxième roman de l’autrice Manon Segur, autrice dont j’ai déjà parlé ici. (Bon, c’est encore un de ces articles qui, selon moi, ont vieilli, mais soit !) Comme pour Le Cloître des Vanités, on évolue dans une ambiance gothique à souhait. On suit le personnage […]

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Couverture du roman "L’Étreinte du roncier"
Couverture de L’Étreinte du roncier.

L’Étreinte du roncier est le deuxième roman de l’autrice Manon Segur, autrice dont j’ai déjà parlé ici. (Bon, c’est encore un de ces articles qui, selon moi, ont vieilli, mais soit !) Comme pour Le Cloître des Vanités, on évolue dans une ambiance gothique à souhait. On suit le personnage de Célia, femme solitaire, alcoolique et lourdement traumatisée par les horreurs de la guerre, ainsi que ses voisin-es haut-es en couleurs dans le petit village de Rocagne. (En passant, j’aime beaucoup les noms que Manon Segur donne à ses lieux fictifs !) Un coin plutôt tranquille jusqu’au jour où réapparaît un tortionnaire de Célia, pourtant censé être mort.

Au programme : un vieux manoir, des meurtres, des personnes d’autant plus pourries qu’elles ont du pouvoir… et des pierres. Et la pierre, à tout jamais.

Si vous connaissez un peu mon processus créatif, vous savez que j’ai tendance à m’attacher très fort à des personnages de fiction. Manon Segur s’est, comme Loki pour L’Envol du Corbeau, inspirée de créations qu’elle aimait. Par le plus grand des hasards, je les aimais aussi. Des attachements communs que je ne vous dévoilerai pas ici (je ne suis pas certain que tout le monde fonctionne comme moi !) mais qui ont alimenté mon intérêt pour L’Étreinte du roncier. On ne se refait pas !

La première chose que j’ai notée, c’est la texture de la plume. Bon, je fais un peu de synesthésie, à ce qu’il paraît. Mais oui, j’ai senti l’atmosphère du récit et des lieux à travers les mots. A mois que les images évoquées ne soient juste très fortes ! En tout cas, j’ai beaucoup aimé. Le style de Manon Segur colle au côté gothique des histoires qu’elle raconte – ce qui veut dire qu’il est assez lyrique et fourni ! Il demandera peut-être un peu de concentration à la lecture pour ces raisons. Manon Segur est fan d’auteurices comme Daphne du Maurier ou Victor Hugo, et ça se sent !

Si L’Étreinte du roncier se résumait à sa belle plume, je n’aurais probablement pas pleuré trois fois à la lecture. Je peux bien évidemment vous parler des personnages imparfaits, touchants et tourmentés, qui donnent vie au récit. Mais aussi et surtout, du traitement de l’amour dans ce roman. J’ai un rapport particulier à ce sentiment. Je n’aime la romance que quand elle n’est pas hétéro, je trouve les représentations habituelles de l’amour romantique très toxiques voire dangereuses, et je suis sur le spectre aromantique, en plus.

Le thème de l’amour était déjà présent dans Le Cloître des Vanités. Le traitement qu’en faisait alors Manon Segur m’avait fait plaisir : renoncement à l’envie de posséder l’autre, bienveillance, altruisme… Les personnages apprenaient beaucoup de ce sentiment. Ils en tiraient des enseignements qui les faisaient grandir. Dans L’Étreinte du roncier, c’est aussi le cas. L’amour, romantique ou non, y est pluriel, complexe et, il faut le dire, sacrément beau. Passée une ligne du chapitre 1 qui m’a un peu effrayé, où on se retrouvait sur le versant possessif du sentiment, j’ai pu en lire des choses qui m’ont bien davantage parlé. Le fait qu’aimer une personne n’efface rien des anciennes relations. Le fait qu’on puisse aimer quelqu’un-e d’autre qu’un être qui nous serait destiné, une “âme-sœur”. Tout ce que ces “révélations” (et d’autres), si je puis dire, peuvent nous apprendre.

Ça, c’est pour ce qui m’a ému. Mais on peut aussi parler de la façon dont l’autrice parvient à nous perdre dans les méandres de l’esprit de son héroïne. La deuxième partie de L’Étreinte du roncier est, en ce sens, très perturbante. Célia nous décrit son rêve, ou sa réalité, sensation par sensation, impression par impression. On voit défiler des plans, des ressentis en parvenant à peine à poser le doigt dessus. Finalement, on n’a pas d’autre choix que de se laisser porter afin de voir où l’histoire veut en venir. Que l’autrice d’un livre fasse suffisamment confiance à son lectorat pour ne pas toujours le prendre par la main, ça me plaît ! Mais ça divisera, et c’est tout à fait normal. Dans tous les cas, Manon Segur sait ce qu’elle fait, et ça fonctionne pour moi.

Je vais dire quelque chose qui va sonner cliché, mais je vais le dire quand même ! Le style de L’Étreinte du roncier a évidemment un côté “vieilli”, qui manquera peut-être de modernité pour une part du lectorat. Mais le fond, moderne, il l’est souvent ! Parfois un peu trop, parfois maladroitement (je pense au début du chapitre 13 qui trébuche un chouïa dans son propos, mais certainement pas à la représentation queer par exemple, qui n’a rien d’anachronique, merci à vous). Bien sûr, je pense à ce que L’Étreinte du roncier nous dit de l’amour. Et une fois encore, c’est quelque chose que j’aime beaucoup chez Manon Segur. Cette capacité à placer dans un contexte ancien ce qui nous parle, à notre époque… et aurait probablement parlé à l’ancienne aussi, mine de rien !

Je conclurai cette chronique sur une note un peu triste. En effet, à l’heure actuelle, L’Étreinte du roncier est indisponible à la vente. Il cherche une nouvelle maison d’édition depuis la fermeture de Crin de Chimère. Alors si vous l’avez aimé, ou si cet article vous a donné envie, faites passer le mot, de toute urgence. Ce roman mérite sa deuxième chance, de même que son grand frère, Le Cloître des Vanités.

Pour les jeunes auteurices francophones ! ✊

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Frissons Festival : le premier salon du livre horrifique français ! https://malonesilence.com/frissons-festival-le-premier-salon-du-livre-horrifique-francais https://malonesilence.com/frissons-festival-le-premier-salon-du-livre-horrifique-francais#comments Thu, 02 Nov 2023 16:02:02 +0000 https://malonesilence.com/?p=1887 J’y étais ! Les 28 et 29 octobre 2023, c’était la toute première édition du Frissons Festival de Reims, et donc, le tout premier salon du livre horrifique en France. Rien que ça ! Si vous n’avez que peu de temps devant vous, sachez seulement que c’était absolument génial et […]

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J’y étais ! Les 28 et 29 octobre 2023, c’était la toute première édition du Frissons Festival de Reims, et donc, le tout premier salon du livre horrifique en France. Rien que ça !

Si vous n’avez que peu de temps devant vous, sachez seulement que c’était absolument génial et qu’on attend toustes la deuxième édition ! L’équipe du Frissons Festival a fait un travail incroyable. Organisation, communication, invitæs de marque, ce salon a toutes les cartes en main pour devenir un grand ! Voilà, si jamais… venez au prochain ? Non, parce que moi, j’y retournerai !

Photos de moi sur mon stand, fatigué mais heureux !

C’est la Librairie Jeunes Pousses qui m’a invité, ce qui me rassure toujours. Je ne me sens pas encore trop d’attaque pour affronter les salons tout seul. Tenir un stand avec des collègues, en plus de faire passer le temps plus vite, crée une bulle, une protection face au monde qui vient à nous et auquel on s’expose. Il ne s’agit même pas de travailler en groupe (heureusement pour moi !) mais de vendre nos livres toustes ensemble en mangeant des crêpes. Moi, je dis oui.

C’est ainsi que je me suis retrouvé, pour la première fois, entouré exclusivement d’auteurices qui écrivaient dans des ambiances similaires aux miennes… et d’artisan-es merveilleuxes, notamment des cosplayers ! Le Frissons Festival a accueilli Art le Clown, Pyramid Head, la Nonne de Conjuring, les filles de Lady Dimitrescu ou encore ce très cher Freddy Krueger ! (Je vous invite à check le compte Insta du festival ainsi que leur site, pour retrouver toustes ces artistes incroyables 👀) Oh, j’oubliais : des spécialistes des effets spéciaux étaient là aussi ! Vous avez déjà vu Face Off ? Eh bah voilà !

Si j’étais dans mon élément ? Je me suis éclaté. J’ai rencontré des personnes incroyables. Parmi elles, des gens qui se sont intéressæs à mes romans. Qui les ont achetés, aussi ! C’est amusant, quand même, de se dire qu’on nous a fait venir pour parler de nos univers. A la toute base, on bricolait avec des mots en pyjama devant l’ordi ! (Et avec notre imagination le soir avant de dormir, évidemment.)

Le plus chouette, quand même, c’est de constater que je surmonte les difficultés, petit à petit. Je ne suis pas du genre commercial. J’ai appris toute ma vie à passer inaperçu. Je me bagarre avec ma santé mentale tous les jours. Je vis avec la crainte de perdre le contrôle. Que tout bascule d’un coup, un peu comme dans Les Pleurs du Vide. Et, globalement, je ne sais jamais dans quel état me laissera un événement de ce genre. Alors ouais, je suis plutôt fier de moi. D’autant plus que LPdV et son grand frère sont passés sur France 3 Champagne-Ardenne ! (Pas moi, j’étais aux toilettes et c’est même pas une vanne.)

Capture d'écran du reportage sur le Frissons Festival par FR3 Champagne-Ardenne, émission 19/20 du dimanche 29 octobre 2023. On peut voir les couvertures de Les Hurlements noyés et Les Pleurs du Vide en gros plan.

Jolie cerise sur le gâteau, non ?

Merci encore à toute l’équipe, à toustes celleux qui sont venu-es me voir, à mes collègues des Jeunes Pousses, à ce week-end génial d’avoir existé ! Le Frissons Festival marque un tournant très positif dans ma vie d’auteur, je crois. En termes de promotion, d’accomplissement personnel, de tout. On s’en souviendra, Stanley et moi ! Et on le racontera aux prochains personnages 👀

EDIT : Jody des Livres de la Crypte m’a interviewé sur les lieux, avec plein d’autres auteurices ! La vidéo est juste là.

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[Extrait] Les Pleurs du Vide : Chapitre 1-1 https://malonesilence.com/extrait-les-pleurs-du-vide-chapitre-1-1 Wed, 04 Oct 2023 16:42:33 +0000 https://malonesilence.com/?p=1760 CHAPITRE 1 : POUSSIÈRE Avertissement : mention de blessures, de dépression, d’hospitalisation, de torture, et accessoirement spoilers potentiels du tome 1. L’été 2011 marqua sans doute le début de la fin du monde plutôt que son achèvement. Stanley crut, jusqu’à obtenir les preuves du contraire, que cette année serait la […]

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CHAPITRE 1 : POUSSIÈRE

Avertissement : mention de blessures, de dépression, d’hospitalisation, de torture, et accessoirement spoilers potentiels du tome 1.

L’été 2011 marqua sans doute le début de la fin du monde plutôt que son achèvement. Stanley crut, jusqu’à obtenir les preuves du contraire, que cette année serait la fin de son existence. Il l’espéra, évidemment. Or il vit passer 2012, puis 2013, puis 2014, et les années suivantes se diluèrent dans le brouillard, jusqu’en 2019. L’été 2011, cet été qui fut chaud mais pas tant que cela, Stanley fit son grand retour dans les hôpitaux. On répara sa peau, ses articulations brisées, et on tâcha de faire de même pour son équilibre mental, avec beaucoup moins de succès – c’était d’autant plus difficile que Stanley Ellington ne parlait plus du tout. Il s’était blotti dans un mutisme épuisé, réfugié à l’intérieur de lui-même, et rejetait de toutes ses forces ce foutu don dont il s’était cru privé – débarrassé – mais qui lui était revenu, oui, en pleine figure. Sa vieille malédiction explosa sous ses yeux, contre ses oreilles et sa peau, à l’intérieur de son cerveau. S’il en conçut un étrange soulagement dans les premières minutes, il se rendit bien vite compte qu’il ne pouvait plus faire comme s’il était capable de le supporter. Il était faible, Stanley, si faible. Allison l’avait détruit et balancé sa carcasse aux ordures, tout ça… tout ça pour rien, rien du tout, puisque l’Apocalypse avait tout de même lieu derrière les fenêtres sales de l’asile.

De retour dans l’environnement hostile des unités psychiatriques, il opta pour la seule stratégie qu’il eût la force de mettre en place : ne faire attention à rien, être aussi discret et éteint que possible, n’emmerder personne pour que personne ne l’emmerde, et flotter hors de lui-même quand on l’obligeait à sortir de sa passivité. Il ne sut trop si cela fonctionna, il n’y fit pas attention, à ça non plus – il ne revenait à lui que lorsqu’il croyait apercevoir la silhouette éthérée d’un ange aux habits déchirés, dans sa chambre ou dans les couloirs. Mais il ne lui parlait pas, à lui non plus. Il ignorait s’il espérait le voir partir ou rester, il pensait parfois à Vicky et ses yeux le piquaient. Il se demandait si elle était seule ou accompagnée, si elle allait bien, si elle s’en sortait mieux que lui, ou plus mal. Il ne demanda pas de ses nouvelles à son frère Steph, l’ange, dont il ne savait s’il passait tout son temps à veiller sur lui, ou s’il alternait entre sa chambre et l’endroit où logeait Vicky. Il luttait contre la vision de l’ange, comme il luttait contre le reste, c’est-à-dire plus ou moins. Il était trop faible, il dormait si mal, ses nuits étaient si sombres, si rouges. Il avait peur de voir son sourire à la fenêtre ou au pied de son lit, le sourire de sa tortionnaire, le sourire figé d’Allison Griggs. Si elle était morte – pourquoi pas ? – son fantôme était peut-être là, et quand bien même ce ne serait pas le cas, Allison le hantait. Il la voyait partout, il entendait sa voix, il sentait ses doigts sur ses poignets, sur sa gorge, les coups, les craquements qui lui foutaient les larmes aux yeux de douleur. Il fourrait son visage dans son oreiller et hurlait de toutes ses forces en priant pour que les infirmièr·es de nuit ne l’entendent pas, il arrêtait parce que ça faisait mal à la gorge et que ses propres cris lui faisaient peur, et il se recroquevillait, tremblant, secoué de ces sanglots secs qui ne le soulageaient pas.

Ses voisins de chambre se succédaient sans qu’il s’en rende compte, c’était à peine s’il se souvenait qu’il la partageait avec d’autres, cette foutue chambre beige qui sentait les produits d’entretien, et peut-être qu’ils lui parlaient parfois, puis renonçaient en se disant que ce type était encore plus désaxé qu’eux. Bien évidemment, vint une exception, il en vient toujours, et Stanley n’en profita que peu – le gars resta une semaine à tout casser, le temps de se remettre d’une tentative de suicide aux anxiolytiques ou quelque chose de ce genre. Un brave gars qui parlait toute la journée sans s’arrêter, terrifié par le silence, qui dormait aussi mal que lui et pleurait dans l’oreiller en attendant son mauvais sommeil. Stanley dut déployer des efforts de concentration pour apprendre son nom et le retenir : Noah. Des ondulations brunes s’éparpillaient autour de son visage candide et fatigué, et il triturait ses doigts sans cesse, torturant ses phalanges sèches, couvertes de peaux mortes. Il trempait ses yeux rougis de sérum physiologique quand il se levait le matin, avant même de prendre son petit déjeuner, parlant toujours, intarissable. Ce n’était pas désagréable, sa voix était toute douce. Stanley se surprenait à l’écouter d’une oreille, ça le détendait, ça le forçait à se concentrer sur quelque chose. Il lui répondait par des coups d’œil ou des hochements de tête maladroits, et ça lui suffisait, à Noah, il en souriait à chaque fois, jusqu’aux yeux, ça semblait lui faire sa journée entière. Mais il pleurait immanquablement le soir venu, seul dans son lit, et malgré toute sa volonté d’imperméabiliser son empathie, Stanley éprouvait sa souffrance morale. L’avant-dernier soir, il n’y tint plus, il sortit du lit et alla s’asseoir au chevet de Noah, qui le regarda avec une stupeur quelque peu craintive, avant que Stanley, se fiant à son instinct et à rien d’autre, ne glisse sa main dans ses cheveux et ne masse son crâne du bout des doigts, faiblement, serrant les dents sous la douleur que lui infligeait encore son poignet. Noah explosa, les vannes sautèrent au visage de Stanley et il se retrouva avec son compagnon de chambrée dans les bras, en pleurs si bruyants que Stanley crut en avoir mal à la tête. Noah en fut soulagé, oui, Stanley le sentit, que ça allait mieux, au moins un peu, et il ne le lâcha pas, il le laissa se vider de son chagrin sur son t-shirt et eut peut-être une légère envie de chialer avec lui, qu’il ignora. Noah releva la tête au bout d’un moment et le contempla avec de grands yeux reconnaissants.

« M… merci. Merci. »

Stanley hocha la tête, inexpressif, son regard autrefois d’un bleu intense aussi vide que le silence, caressa la joue de Noah sous ses boucles, l’essuya du pouce, fit de même avec l’autre joue, et attendit que son esprit lui souffle ce qu’il devait faire à présent. Il ne prit pas le temps de se demander si l’idée qui lui parvint était étrange ; il pencha seulement la tête de côté, approcha son visage du sien et entrouvrit les lèvres, interrogateur. C’était une proposition, libre à Noah d’en faire ce qu’il voulait – il l’embrassa, tout doucement, le sel de ses larmes glissant sur la langue de Stanley, colla son nez et son front aux siens, à la recherche de réconfort, et tous deux s’étreignirent, comme si cela pouvait refermer leurs blessures. Peut-être que s’ils se serraient suffisamment fort l’un contre l’autre, cela fonctionnerait, oui. Ils dormirent dans le même lit, Stanley jouant le rôle de la grande cuillère, dissimulant ses propres larmes dans la tignasse de Noah – et pour la première fois, ce dernier accepta le vide, le silence, parce qu’il y avait quelqu’un avec lui, il n’était plus seul, plus cette nuit. Il s’assoupit dans un très léger ronflement et Stanley, lui, veilla sur son sommeil avec un zèle qui l’étonna lui-même. Lorsque l’équipe de nuit passait la porte de la chambre avec ses lampes, il lui jetait un regard ferme qui la dissuadait de les séparer – elle s’assura seulement, lors de son premier passage, que tout allait bien pour Noah, et Stanley aurait été en mesure de dire que oui, pour cette fois, tout allait bien. Et lui ? Lui, il n’irait plus jamais bien, mais c’était l’un de ces instants où il aurait moins mal. Alors oui, ça allait. Les cheveux de Noah le chatouillaient entre les doigts et se liaient autour de son avant-bras déformé, quelques pellicules s’accrochaient à son nez et à ses sourcils, l’odeur de la sueur de Noah se lovait dans ses narines, et il n’avait aucune idée de la façon dont il en était arrivé là. Autour d’eux retentissaient ces cris piégés dans les murs que Stanley rêvait de ne plus entendre. Noah était-il conscient de la chance qu’il avait d’être aveugle et sourd à cet univers parallèle qui phagocytait le quotidien de Stanley depuis quinze ans ? Il devait faire partie des gens qui ne croyaient pas à tout ça, ou peut-être que si, puisqu’il était chez les fols avec lui. Stanley ne lui poserait pas la question, il ne parlerait pas plus pour lui que pour les autres. Il caressait les bras de Noah lorsque les frissons y fleurissaient, pensait parfois à rouvrir le canal par lequel les émotions étrangères transitaient jusqu’à son cerveau, afin de vérifier que le sommeil de Noah ne s’apparentait pas à un calvaire, et se ravisait – qu’est-ce qu’il en ferait, de ces émotions ? Qu’est-ce qu’il en faisait, des émotions d’autrui, avant Allison ? Elles l’encombraient, elles s’entassaient en lui et écrasaient les siennes sous leur poids, il cherchait à les déplacer mais elles pesaient trop lourd, alors il attendait de pouvoir s’isoler, il attendait que passe sa crise d’empathie, sa musique dans les oreilles, et il dessinait dès qu’il avait retrouvé un peu de force – il ne dessinerait plus comme avant, lui hurlaient ses poignets tordus de douleur, et il pouvait aussi tirer un trait sur la guitare.

Il emplit ses poumons de l’odeur de Noah, collé à lui, ses cheveux entre ses lèvres, ses doigts longeant ses veines violacées sous la lune. Noah s’arrondit contre son torse et poussa un doux soupir. Stanley en entendit quelques autres avant l’aube, leva parfois la tête pour admirer son visage, céda quatre ou cinq fois à la tentation de l’embrasser sur la tempe ou sur la pommette, juste pour lui faire du bien, et s’en faire un petit peu aussi, peut-être. Il se demanda vaguement où était passée sa vieille phobie sociale, mais Dieu merci, elle ne tarda pas tellement à se rappeler à son bon souvenir. Vers sept heures, alors que Noah n’avait pas encore ouvert les yeux, Stanley hésita à rejoindre son lit, avant que Noah ne se tourne vers lui tout ensommeillé et qu’un silence gênant ne s’ensuive, ou un monologue d’excuses tout aussi embarrassant, ou pire, qu’il ne le foute hors de son pieu avec une grimace de répulsion – puis il pensa que Noah se sentirait peut-être mal, si jamais il se rendait compte qu’il était de nouveau tout seul. L’atmosphère s’alourdirait tant qu’il en perdrait la parole et que le silence l’étoufferait et qu’il en ferait une crise d’angoisse. Stanley serait trop engourdi pour le réconforter, il n’oserait même pas le faire, il resterait prostré sous ses couvertures et ses remords. Incapable de décider laquelle de ces situations était la pire, il resta tendu, tout noué dans le dos de son compagnon d’infortune, glacé d’angoisse – bordel Stanley, tu as vécu presque trois semaines enfermé et torturé, et t’angoisses encore pour ce genre de conneries ? Mais lorsque Noah émergea, il se reversa sur le dos et vint se blottir contre Stanley, le visage enfoui dans son épaule, sans parler. Stanley décongela instantanément, l’embrassa sur le front et essaya de ne pas pleurer.


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