Mon premier brouillon d’article sur Maria, le meilleur personnage de toute la saga Silent Hill (oui, absolument), date de 2023. Et ça fait un sacré moment que je vous tease ça. Mais vous savez ce que c’est : pas le bon angle, pas les meilleures idées, pas le courage non plus, parfois. Finalement, j’ignore si cet article sera l’unique sur Silent Hill, Maria, et l’importance de cet univers pour l’auteur que je suis. Tout ce que je sais, c’est quel lien il va explorer entre Maria et les personnages de Stanley n’est pas mort, et que je vais essayer de rendre justice à Maria du mieux que je peux. Attention, spoilers potentiels du jeu Silent Hill 2, de son DLC Born from a Wish, et des Pleurs du Vide. Mais ça peut aussi vous donner envie de vous y plonger !
J’avais 13 ans quand j’ai rencontré Silent Hill, Maria et bien sûr James, le personnage joueur, celui dont nous avons le point de vue – du moins, jusqu’à Born from a Wish. Je n’avais pas un grand recul sur la situation, à l’époque. Les excuses de James pour ses actes me semblaient valables. Maria était l’antagoniste, voilà tout, un personnage de tentatrice comme il en existe cent fois trop en fiction, sans que je le remette en question. Six ans plus tard, je refaisais une partie avec des potes de l’époque. Maria se trouvait alors couverte d’injures, jusqu’à sa mort en tant que boss final. Défaut du jeu, ou impossibilité pour les joueurs masculins, et celleux qui avaient intériorisé ce point de vue, de penser l’histoire selon Maria ?
Si j’ai encore du mal à trancher là-dessus, il ne fait pour moi pas grand doute que Born from a Wish est essentiel au personnage de Maria. Je trouve d’ailleurs discutable que le remake ne comporte pas le DLC – bon, c’est vrai, le remake de Silent Hill 2 est en lui-même discutable à mes yeux, dans le concept comme dans la réalisation, mais pour rester de bonne foi, j’admets volontiers être un puriste chiant sur ce coup. Cela dit, je suis pas tout seul !
Ce que raconte Born from a Wish ? La vérité. Maria est une illusion de James, trop consciente de l’être, et qui va tenter d’exister, de vivre, avec le peu d’armes dont elle dispose. Tout le long du deuxième jeu Silent Hill, Maria va se battre pour conserver une identité, et pour garder l’espoir d’être aimée pour qui elle est, en sachant que James ne lui en laissera jamais la possibilité. C’est une histoire tragique, et plus proche du réel qu’on ne le pensait au premier abord. C’est si banal, de n’être aimæ qu’à travers la projection de l’autre sur soi.1
Ainsi, James est le seul horizon de Maria depuis qu’elle a pris forme et conscience. S’il la rejette, s’il ne la protège pas, s’il l’abandonne, elle mourra, seule. Elle envisage alors le suicide, avant de choisir de se conformer aux fantasmes de James (en commençant par endosser le rôle de « demoiselle en détresse » alors qu’elle a bien montré, dans Born from a Wish, qu’elle savait se battre seule contre les monstres. Les monstres de James lui-même…), du moins dans un premier temps… et d’essayer de vivre, tout en étant condamnée de façon certaine. Aujourd’hui, je rêve encore de pouvoir la sauver, de l’emmener loin de tout ça.
Appartenant tout entière à James, dont elle connaît le passé, et à Silent Hill, Maria semble n’avoir pas droit à l’espoir, ni à sa propre identité. Elle ne sait qu’une chose : elle n’est pas l’ex-femme de James. Elle n’est pas Mary. Tout le reste est création d’un autre esprit que le sien qui, pourtant, se trouve, à cet instant, sur le même plan de réalité qu’elle.
Si vous avez lu Les Pleurs du Vide, si vous avez rencontré Noah, peut-être cela vous dit-il quelque chose. Je n’ai pas activement pensé à Silent Hill, ni à Maria en écrivant LPdV, mais l’influence est plutôt évidente. Noah n’est pas Maria, évidemment, et ce n’est même pas Stanley qui l’a créé ; ils sont à un pied d’égalité à ce niveau. Seulement, Noah est privé de mémoire, abandonné au vide après avoir été appelé à l’aide. Jusqu’à ce que tous les personnages de l’histoire se trouvent confrontés à la question de leur propre identité, de ce qu’il reste d’eux, là, à l’intérieur. Je me retrouve en eux, comme en Maria, dans ce sentiment de ne pas exister pleinement. C’est pour ça, sans doute, que Maria me touche autant. C’est pour ça que Stan, Noah, Sally et les autres me parlent, chacun·e à sa façon. J’avais tellement de craintes à exorciser avec elleux.
Parce que, sans identité, que nous reste-t-il ? Où sont les réponses à nos questions, existent-elles seulement ? Il fut un temps, dans les vies de beaucoup d’entre nous, abreuvæs de propagande, où la réponse ne pouvait être que celle d’Allison, antagoniste de Stanley n’est pas mort adepte d’idéologies au mieux réactionnaires2 : le repli total sur soi-même, et sur ces idées qu’on tient pour siennes propres. Quand l’effondrement salutaire de cet univers mental survient, il nous faut trouver d’autres repères, et s’assurer qu’ils sont les bons, en les retournant cent fois entre ses mains… Avant de comprendre que, peut-être, un monde plus juste naît de fluctuations, puis de tentatives, de ratages, de nouveaux essais, sans cesse. Et que nous avons été coupæs de ce qui aurait pu, tout ce temps, faire partie de nous. Nous reste-t-il donc à embrasser le vide ?
Ai-je réussi à bien en parler dans Stanley n’est pas mort ? Je ne sais pas. J’ai mis tellement de mes questionnements, dans cette saga. Et tellement, tellement de choses qui me terrifient ou me font vibrer.
Il y a quelque temps, en Woof’letter, je disais que je m’étais, au fil de mon parcours d’écrivain, fait à l’idée que j’étais une espèce de trou noir. J’absorbe, en permanence, des idées plus grandes que moi, avec l’espoir d’en faire quelque chose de nouveau. Ça me parait d’autant plus absurde, parfois, de monétiser mon taff. OK, ce travail d’assemblage, c’est moi qui le fais3 ; mais y a-t-il plus, y a-t-il quelque chose d’autre ? Est-ce que j’existe, en tant qu’auteur, en tant que personne ? Y a-t-il, dans la trilogie de Stanley, plus que Silent Hill, Maria, Moloch, Ce qui est Art, Mulholland Drive, À la Croisée des Mondes, et tout ce que j’ai pu aimer et copier ? Et si, pire que tout, je copiais surtout quelque chose, quelqu’un·e ?
Il fut un temps où cette question n’avait pas tellement d’importance pour moi. J’étais plutôt heureux, en fait, d’être la somme de tout ce que j’aimais. J’espérais que ma trace se voie, tout de même, bien que j’ignore totalement à quoi elle ressemble – si ce n’est, bien sûr, à la présence d’un chien, quelque part dans les pages. Le fait est que je ne sais pas si elle existe. Je ne sais pas si j’existe. Et je suis atterré à l’idée que, même encore aujourd’hui, il est possible que je devienne cette vision de moi-même que j’ai reproduite dans Stanley n’est pas mort pour l’exorciser : celle qui, sans identité en dehors d’Allison, n’aura pas la force de se jeter dans le vide de son propre esprit pour en faire quelque chose de bien. Celle qui cherchera à arracher leur existence aux autres puis, comprenant qu’elle ne connaîtra jamais que le vide, se résoudra à disparaître.
- J’en ai parlé dans l’épisode 24 de la Woof’letter, je vous le laisse ici en libre accès. Vous pouvez scroller jusqu’à la bannière représentant Maria pour lire la partie concernée. Erratum : James ne part pas avec Angela, quelle que soit la version du jeu ! ↩︎
- Pour rester poli. ↩︎
- Et non, jamais je ne toucherai à l’IAgen. Pour quoi foutre, si j’aime écrire ? ↩︎
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