Spread the love

Et si on parlait de nouvelles, pour changer ? C’est KeoT qui ouvre le bal avec De cuivre et de graphène, un recueil de technothriller. Si les avancées technologiques vous font flipper, il y a des chances que ces six récits vous donnent des sueurs froides. Ou vous fracassent un peu. Sinon, vous allez apprendre des trucs, aussi. Plein, plein de trucs.

C’est la première chose qui frappe à la lecture. De cuivre et de graphène est bourré d’informations savamment dosées au fil des récits qui le composent (avec un petit lexique en annexe). KeoT sait parfaitement de quoi il parle et nous entraîne dans un univers aussi passionnant qu’effrayant. C’est l’une de ses grandes forces, l’un des éléments qui en font un auteur inoubliable. Le reste ? On en parle tout de suite, nouvelle par nouvelle.

COC-CDS

Connaissez-vous les ransomwares ? Vous y avez peut-être déjà été confronté-e, et si ce n’est pas le cas… continuez d’éviter de cliquer sur les liens étranges que vous communiquent des adresses mail suspectes. De cuivre et de graphène nous parlera à plusieurs reprises des rançongiciels, ces outils malveillants qui vous soutirent de l’argent en prenant le contrôle de vos objets high-tech. Dans COC-CDS, leur impact est spectaculaire, puisque le virus a infecté le système domotique (c’est comme ça qu’on dit ?) de tout un immeuble. Qui est derrière cette cyberattaque ? Probablement les Russes !…

On fait dans cette nouvelle la connaissance du lieutenant Woodman, que l’on retrouvera dans d’autres écrits de KeoT (on en reparlera 👀). Soulignons ici une autre force de l’auteur : ses personnages féminins. Bon, ses personnages tout court, mais les féminins sont terriblement rafraîchissants. Il semble qu’encore aujourd’hui, les femmes fictives soient difficiles à écrire – je progresse moi-même encore dans ce domaine. (On en parlera, promis.)

Niveau intrigue… disons qu’il faudra que je relise l’histoire pour en saisir tous les enjeux. J’étais un peu perdue à la fin, avec l’impression de ne pas avoir tout saisi. Je ne pense pas que ce soit à cause des détails techniques (KeoT et Woodman nous expliquent tout très bien), plutôt des enjeux politico-diplomatiques ? (Ou alors j’étais seulement fatigué-e, c’est possible.)

COC-CDS est une plutôt bonne introduction à De cuivre et de graphène, et sans doute l’une des nouvelles les plus légères du recueil, quelque part. Avec KeoT, il semble que, même dans une situation anxiogène telle que celle-ci, l’humour ne soit jamais bien loin. Et bien que le fait de voir son logement sous contrôle de hackers ait de quoi être franchement angoissant… c’est pas le pire qui puisse vous arriver, comme le prouve la nouvelle suivante.

Épine de ronce, aiguille d’acier

Vous aimez la psychiatrie ? Moi non plus. Du coup, quand cette nouvelle m’a présenté les possibles progrès futurs de la médecine en la matière, disons que j’ai pas été hyper à l’aise. Bon, les interrogations éthiques en la matière, vous les connaissez. Si vous avez connu le monde merveilleux des hôpitaux psy, vous avez aussi connu le contrôle et la coercition imposé-es aux patient-es. Même si ce milieu a pu vous aider.

Ici, on s’attaque violemment à l’intégrité des malades. Iels vont mieux, semble-t-il, mais le prix qu’iels paient est sacrément élevé. On pourrait discuter des heures d’à quel point le problème est pris à l’envers et à quel point on maltraite les « fols » – sur ce point, vous pouvez trouver des tonnes et des tonnes de sources. Pourquoi j’en parle avec un tel sérieux ? Parce que ce que KeoT dépeint dans la deuxième nouvelle de De cuivre et de graphène n’est pas de la science-fiction. (Et que c’est un sujet qui me tient à cœur.)

Alors évidemment, Épine de ronce n’est pas la nouvelle la plus originale du recueil. On voit assez vite où l’auteur nous emmène. Ce n’est pas ça qui rend cette histoire importante à mon sens. C’est le fait que ce genre de nouvelle est d’actualité, aujourd’hui encore. Que le traitement infligé aux personnes atteintes de maladies mentales est encore et toujours le même, et ce malgré le souhait de certain-es soignant-es de les aider. Qu’Épine de ronce, aiguille d’acier n’est définitivement qu’à moitié de la fiction.

Vous l’aurez compris, on touche à un autre point fort de De cuivre et de graphène et de son auteur : la crédibilité.

Telecook

Alors celle-là, elle est très courte, et peut-être d’autant plus marquante. Elle a son côté flippant – parce que ça peut rapidement tourner à l’horreur façon Tongue In Cheek cette affaire – mais j’en garde un souvenir très fun. La bonne humeur et la convivialité règnent, et mine de rien, ça nous permet de faire une petite pause !

De quoi ça parle ? De comment vous pouvez vous la péter en cuisine auprès de vos potes, sans savoir cuisiner. Invasion de bouffe sur Instagram dans 3… 2… 1…

Wolf Squad

Du côté de la brigade des stups aussi, on a progressé. La quatrième nouvelle de De cuivre et de graphène nous parle de transhumanisme mis au service de la police. Ou comment faire des économies sur les brigades cynophiles.

La Wolf Squad, c’est une unité de policier-es augmenté-es au niveau… de l’odorat. Plus besoin de chiens détecteurs de drogue ou d’explosifs, vous faites tout vous-même. Évidemment, ce n’est pas sans problème, puisque le cerveau humain est tout sauf habitué à cette profusion de senteurs communes dans le monde canin. Les émotions elles-mêmes ont désormais une odeur, ce qui laisse supposer une empathie plus forte, ou seulement simplifiée. Si cela change quelque chose aux relations entre la police et les suspect-es ? On ne dirait pas, ou du moins, cette nouvelle ne nous le montre pas.

Passé le postulat de base, cette histoire m’a un peu moins marqué-e que les autres. Pas vraiment d’intrigue, mais un aperçu de ce que pourrait donner cette facette du transhumanisme. Wolf Squad a tout à fait sa place dans le recueil et participe à sa cohérence. Mais toute seule, je l’aurais – et l’ai – un peu oubliée. Cela ne l’empêche pas d’être bien écrite, bien évidemment, avec ce style très discret et épuré propre à KeoT.

Service client

Retour aux ransomwares ! Mais de l’autre côté de la barrière, cette fois, puisqu’on suit un groupe de hackers très poli-es qui n’hésitent pas à aider leurs victimes en proie aux problèmes techniques. Un véritable service client, garantissant aux auteurices de la cyberattaque d’être payé-es ! Tout se passait comme d’habitude pour la petite bande jusqu’au soir où le poisson s’est avéré plus gros que prévu…

Cette avant-dernière nouvelle de De cuivre et de graphène est (au départ) très chill et ses personnages ont un gros capital sympathie. La question est ici de savoir si, disposant d’un certain pouvoir d’un coup, on oserait s’en servir. L’occasion qui se présente à nos hackers est belle, semble trop belle. Auraient-iels une chance de faire entendre la voix du peuple ? Faut-il pour cela mettre en péril le business illégal qui leur a permis de subsister jusque-là ? (Parce que, si l’on se fie à leur mode de vie, iels sont loin d’avoir de gros moyens malgré leur trafic…)

Cette nouvelle est-elle une façon de relativiser les dégâts causés dans COC-CDS ? N’allons pas jusque-là, mais elle remet certaines choses en perspective. Je la trouve très cool pour ça aussi. Un soupçon d’anticapitalisme et de luttes des classes ? Un soupçon, oui, sans que ce thème soit traité aussi frontalement que dans Conditions Générales d’Usurpation – le premier roman de KeoT, dont la publication a suivi celle du recueil. Oui, je vous en parlerai, oui oui.

MAH

OK. La dernière nouvelle du recueil De cuivre et de graphène est une explosion. C’est la meilleure des six. Et elle m’a anéanti-e. Sa chute est aussi inattendue que violente à recevoir. J’en ai les larmes aux yeux rien que d’y repenser.

L’idée : un géant de l’informatique invite des musicien-nes talentueuxes à participer à une expérience tenue secrète. Au centre de l’expérimentation : Sherlock, une intelligence artificielle aussi sympathique que mélomane. Ce qui pourrait mal tourner ?…

La première fois que j’ai lu MAH, c’était sur Wattpad. J’ai lu De cuivre et de graphène au complet des mois plus tard. Enfin, au complet… J’ai jamais réussi à relire MAH. Je n’ai pas honte de l’affirmer : d’un point de vue personnel, je ne suis pas prêt-e à un futur pareil. La fin de cette nouvelle m’a jeté en plein visage ce qui pourrait m’arriver de pire. Je suis totalement sérieuxe. Peut-être qu’elle ne vous fera pas cet effet, question de sensibilité et d’implication.

Cette histoire tient du pur génie.

Je vous l’ai dit : KeoT est doué pour décrire des perspectives crédibles en science-fiction. Il pense à ce qui pourrait changer dans notre quotidien, au-delà de la classique dystopie « mégalomane » à base de dictature et de fin du monde. (Je ne dis pas que je n’aime pas la dystopie à base de dictature et de fin du monde ; juste que là, c’est encore autre chose.) Si vous le suivez sur Twitter ou sur Instagram, vous constaterez assez régulièrement sa passion pour les « cyberchoses », comme il dit ! KeoT nous parle de ce qu’il connaît et le fait terriblement bien. Il a probablement pas mal fouillé dans ce qui le fait flipper lui-même, d’ailleurs !

Mais attendez… un technophile qui écrit du technothriller ?

Oui, et alors ?

KeoT en a parlé plusieurs fois sur les réseaux sociaux – et même avec moi : il est à mille lieues de l’hostilité envers les avancées technologiques. Au contraire. Je crois que le terme de « transhumaniste » apparaît dans toutes ses bios sur Internet. Au départ, j’étais assez perplexe – surtout après avoir lu MAH ! Mais comme réfléchir, c’est loin d’être surfait, j’ai cherché à comprendre.

(Attention, arrive le moment où j’essaie de m’exprimer sans dire de conneries.)

D’une, et de façon assez simple : pourquoi aimer la technologie empêcherait-il d’être lucide sur son détournement à des fins… disons, discutables ? De deux : KeoT est versé dans le fantastico-horrifique (comme moi !) et aime probablement faire peur aux gens. 😈 Troisièmement : on connaît le côté cathartique de l’écriture, j’écris moi-même sur ce qui me fait peur, je consomme des histoires qui me font peur… bref, des tas de gens ont parlé de ça mieux que moi. Quatrièmement et pour faire suite au troisième point : en apprendre plus sur les technologies actuelles et futures, sans sensationnalisme et avec justesse, permet de mieux les appréhender.

Apprendre, comprendre… lutter

KeoT nous transmet des connaissances dont nous sommes nombreuxes à manquer. (D’ailleurs vous pouvez trouver certaines nouvelles de KeoT en accès libre en ligne.) Quand on ne travaille pas dans les « cyberchoses », on finit, de façon assez générale, totalement largué-e – au même titre que, quand on n’est pas professionnel-le de santé, on peut craindre les effets secondaires d’un nouveau vaccin !

Apprivoiser le high-tech et ses possibles dérives est-il une forme de résignation quant à ce qui nous attend ? Je ne sais pas. De cuivre et de graphène et les autres écrits de KeoT laissent cependant penser que si les nouvelles technologies débarquent avec leur lot de bouleversements et de négatif, elles peuvent être utiles dans de nombreux domaines, et qu’il s’agit surtout de se prémunir contre les pires usages que l’on pourrait en faire.

Rien n’empêche la création d’antivirus pour les maisons connectées. Rien ne nous oblige à maltraiter les personnes mentalement malades ou handicapées. Et dans toutes ces nouvelles, on voit bien qui utilise ces technologies et dans quel but. COC-CDS nous met déjà sur la voie. Le recueil entier va dans ce sens. Qui utilise la technologie à des fins violentes ? Qui en profite ?

Quant à MAH ? Eh bien… il faut que j’y réfléchisse encore. Peut-être que c’est pas si grave, après tout. Dans un autre contexte… qui sait ?

Chronique précédente

Photo by Michael Dziedzic on Unsplash


0 commentaire

Laisser un commentaire

Avatar placeholder

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.