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J’avais dit, en début d’année, que j’ignorais si continuais à chroniquer mes lectures. Parce que mon avis vaut ce qu’il vaut, parce que je doute encore de son intérêt et de l’intérêt de ces articles… Mais écoutez, quand faut y aller, faut y aller. Traduction : quand on trouve une pépite, on se doit de la montrer au monde – ou du moins, il serait dommage de ne pas le faire. Et puis, j’avais envie de parler de BEINHAUS, comme de toutes les histoires que j’aime beaucoup. Bref, les chroniques reviennent ; elles sont là, si ça vous dit !

BEINHAUS, c’est l’histoire d’un institut nazi paumé en pleine Forêt Noire, aux spécialités un peu obscures. Le SS et chirurgien von Falkenstein débarque là-dedans sans la moindre envie d’être là, au milieu de ces chercheureuses (oui, une psychiatre, nommée Nina, est présente sur les lieux) dont il se moque volontiers – quand il ne les harcèle pas purement et simplement. C’est lorsque le lieutenant Jensen arrive avec une cargaison de cadavres en putréfaction à autopsier que l’histoire bascule dans l’horrifique, pour notre plus grand plaisir… quoique.

Que voulez-vous, nous sommes en Allemagne, un an avant la Seconde Guerre mondiale, et l’autrice ne fait aucune concession. L’horreur est là bien avant le surnaturel. Ce dernier, en comparaison, nous semble une bouffée d’air frais, l’échappatoire temporaire à la violence du réel. On parle de guerre évidemment, d’idéologie rance, d’égoïsme crasse, de lâcheté, de violences sexistes, de relations malsaines, de pédophilie aussi…

J’ai failli écrire que l’ambiance n’était pas à la rigolade, mais c’est faux, puisqu’au milieu de tout ça, SaintGris parsème BEINHAUS de traits d’humour caustique, parfois absurde. Cet humour désespéré et piquant réussit à la fois à nous faire prendre du recul et à nous plonger dans une espèce d’hébétude. BEINHAUS est un cauchemar absurde, une farce glauque. L’humour est atroce, mais jamais mal placé. Il est glacial, « négatif », seul moyen de tenir le coup dans un contexte aussi horrible, et élément central d’une critique acerbe. SaintGris réussit ici avec brio un exercice difficile et particulièrement casse-gueule.

Le personnage le plus drôle, von Falkenstein, est d’ailleurs le plus ignoble. Vous croyez pouvoir trouver des éléments en sa faveur au fil de la lecture, l’humour mis à part ? Raté. Raté, sur toute la ligne. Le personnage est bien construit, nuancé, complexe, bref tout ce que vous pouvez attendre d’un personnage humain en fiction, et pourtant… C’est bien pour ça que von Falkenstein est réussi, finalement. Page après page, il nous apparaît dans toute son horreur, aussi visqueux que les monstres qu’on découvre avec lui. Eh oui, le personnage principal, c’est lui. C’est lui que nous suivrons du début à la fin de BEINHAUS.

Et étrangement… ça soulage.

La lecture est dure, vous vous en doutez. Mais paradoxalement, les chapitres du point de vue de von Falkenstein sont (pour moi, en tout cas) les plus reposants. Tant qu’on est dans sa tête à lui, on reste à distance du mal qu’il cause aux autres. Ce qui pose des questions intéressantes, pas forcément agréables, mais importantes. On partage même une connivence un peu dérangeante avec lui quand il ironise sur l’organisation de l’institut et son incompétence. Il faut dire qu’on peut difficilement être en désaccord avec lui sur ce point…

Parce que globalement, on a affaire à une jolie équipe de bras cassés. Bon, soyons juste, tout de même : on a quelques fulgurances de bon sens, de temps en temps. Mais ajoutez à cela un sens des priorités discutable (bonjour Viktor), un opportunisme à faire verdir Manuel Valls (coucou Bruno), une mollesse généralisée (salut Jensen) et globalement pas mal d’égoïsme, et vous vous demanderez comment tout ce petit monde peut travailler ensemble.

Ce n’est pas pour autant qu’on ne comprend pas leurs raisons. Sans être excusable, chaque personnage agit selon sa logique, son vécu, ses ressentis. Et ça aussi, c’est important : on ne perd pas de vue que ces choses horribles sont faites par des humain-es, et inversement que ce sont bien des humain-es qui les font, ce qui ne les rend pas moins condamnables. Les monstres sont humains, et le nier, c’est se délester de la responsabilité de ses actes. C’est croire que le moindre soupçon de morale nous absout automatiquement, même si on laisse le mal gagner. Un mal affreusement banal. Et si les circonstances avaient été différentes…

Je pense notamment au lieutenant Jensen. Certes, j’ai pu m’attacher à lui parce qu’il fait partie des « moins pires ». On s’accroche à ce que l’on peut. Et Jensen aurait pu être quelqu’un de bien. Tout le long, j’ai oscillé entre compassion et envie de le secouer comme un prunier, de lui dire d’agir, de faire quelque chose, n’importe quoi. Son semblant de morale et sa passivité couplæs me donnent envie de péter un plomb. Il se contentera de noyer sa lucidité et sa tristesse dans l’alcool, tout seul, et d’exécuter les ordres le reste du temps. C’est donc à ce type que je me suis attaché ? Eh ben.

Je vous laisserai apprécier vous-même les autres personnages de BEINHAUS. Mais globalement, on part, pour tous, du même postulat : les choses auraient pu être différentes. Dans tous les cas, chaque protagoniste apporte quelque chose à cette histoire-fleuve. L’histoire est plutôt à leur service que le contraire, et c’est le genre de configuration où je me retrouve le plus (en tant que lecteur comme en tant qu’auteur d’ailleurs !).

L’écriture sèche de SaintGris rend une ambiance poisseuse, aussi froide que l’hiver. Quand bien même l’histoire se déroule sur un intervalle de temps long, voyant passer différentes saisons, on se sent toujours en hiver. C’est d’ailleurs la saison la plus décrite, de ce que j’ai pu lire. Les autres sont plus ou moins passées sous silence, si ce n’est pour créer un décalage avec l’horreur. Je pense notamment aux premières scènes de guerre de BEINHAUS. Ou plutôt, les scènes de soins aux blessés sur le front. Ces passages sont purement cauchemardesques.

Cette écriture et cette ambiance achèvent de durcir ce roman, projet qui hante l’autrice depuis des années et avec lequel elle m’a dit entretenir un rapport assez compliqué. Tout est violent, étouffant, si bien que je dois souvent attendre d’être prêt pour entamer la lecture d’un chapitre. BEINHAUS nous en met plein la gueule, vous vous en doutez.

Mais j’aime, et je continue l’aventure. Parce que les personnages m’intéressent et que je me soucie d’eux, malgré tous leurs défauts. Pour l’ambiance et le style qui prouvent qu’on peut faire bien en restant simple, ce que je trouve toujours fort. Parce que j’ai été happé. Par une forme de fascination morbide, et par amour du fantastico-horrifique quand il est là. Pour apprendre des trucs, aussi – SaintGris est diplômée en Histoire, domaine qui la passionne toujours aujourd’hui. Et aussi dans l’espoir de voir surgir des rédemptions ou des retours de bâton. Ceux-ci surviennent de temps en temps, sans jamais être définitifs, mais c’est déjà ça. On s’accroche, envers et contre tout, même si on se doute de la façon dont tout va se terminer.

(Tout comme le personnage d’Ania s’accroche à la moindre trace d’humanité dans le sens positif du terme. Ce dont vont profiter ses abuseurs…)

BEINHAUS est l’un des écrits les plus sombres et cathartiques que j’aie pu lire. Les thèmes sont durs, les relations entre les personnages sentent le vomi, et tout ça est remarquablement bien traité, jamais romantisé. Le roman est à mon avis un joli pied-de-nez à celleux qui croient qu’on ne peut pas descendre bas dans les ténèbres sans véhiculer des idéologies nauséabondes. Il n’y a pas moins « aseptisé » (mdr ce terme) que BEINHAUS ; c’est juste du travail imaginatif, créatif, rigoureux et bien fait. Et instructif, en plus ; en tant qu’auteur, ce roman m’a appris et rappelé pas mal de choses libératrices.

A noter que SaintGris a un rapport très décomplexé à l’écriture, tout comme @MilkshakeCerise, l’autrice de L’Envol du Corbeau. Quand on vous dit que lorsqu’on se lâche, on peut faire des merveilles ! Des merveilles bien empoisonnées, en l’occurrence…

Il est compréhensible que face aux côtés très glauques de BEINHAUS, tout le monde n’ose pas tenter l’expérience. Expérience inoubliable s’il en est, et que je vous conseille donc quand vous aurez bien attaché votre ceinture. Et si vous préférez découvrir SaintGris par un écrit peut-être moins hard, je ne peux que vous recommander Frigor Mortis avant BEINHAUS !

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Photo by Joyce McCown on Unsplash


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