Nouvelle écrite en 2024 pour Epistula Canis, l’édition fictionnelle de la newsletter. Je crois me souvenir que j’avais une idée, un concept (le cadavre et ce qu’il contient), et que j’ai essayé de faire quelque chose autour. En résulte ce texte sans doute old-school et convenu dans l’exécution, mais que j’aime bien quand même. TW : suicide.
Cadavre
Deux mètres de circuit. On a déjà vu plus long, mais surtout plus court, et c’est bien la première fois que le Docteur Mulvey autopsie un cadavre ne présentant aucune autre augmentation. Juste ça, un long tube souple de cuivre recouvert d’une matière biocompatible, d’une qualité correcte sans être parfaite, suffisante pour que les données aient été préservées, même après deux jours à flotter dans la rivière. Julia Andres est morte noyée, peut-être a-t-elle sauté du pont – au moins, Mulvey ne lui reprochera pas d’avoir choisi une fin trop sale, ni trop pénible à gérer. Pas d’interruption de la circulation, pas de dégâts matériels, rien de tout ça. Mulvey l’en respecterait presque – presque. Elle n’en a pas moins commis un acte aussi lâche qu’illégal et sa famille va subir des pénalités. Mulvey soupire en branchant le circuit à l’ordinateur, déjà lassé. Il n’a aucune envie de se farcir la vie d’Andres, surtout s’il lui faut deux mètres de fibres pour être contenue, ça s’annonce interminable, à croire que les gens pensent sincèrement être intéressant·es au point de sauvegarder leur vie entière sur des supports artificiels. Oui, évidemment, les maladies neurodégénératives, ces conneries-là, Mulvey comprend, mais au bout d’un moment, si les gens acceptaient d’oublier comme de mourir, s’iels prenaient enfin conscience de leur insignifiance, le monde tournerait peut-être un peu plus rond. Ou bien il se laisserait enfin mourir, ce qu’il aurait dû faire depuis la naissance de cette humanité merdique. C’est peut-être cette attente de plus en plus impatiente au fil des ans qui a mené Mulvey à apprécier la vue des corps morts, silencieux, loin de toute futilité, de toute vanité. L’être humain remis à sa place, retournant à cette poussière dont il n’aurait jamais dû surgir. Même leur propre dissection ne leur importe pas, iels ne crient pas, ne pleurent pas, ne protestent pas. Iels laissent les événements les altérer comme des faits, rien que des faits, sans aucune notion abstraite de Bien ou de Mal. Il y a des jours comme ça où Mulvey comprendrait presque ces personnes qui se suicident, même si cela revient à enlaidir leur propre mort et le souvenir d’elles-mêmes. C’est peut-être ça, la fin du monde : un gigantesque suicide, toustes les humain·es de la planète sautant d’un immeuble ou d’un pont, se tranchant les poignets ou la gorge, fonçant dans un platane à cent à l’heure, toustes, mettant fin au monde en une seconde, en une pile de cadavres. Qu’est-ce qu’iels en penseraient, les extraterrestres qui nous ont posæs là après les dinosaures ?
Le scanner ne détecte rien, ni virus ni piège. La mémoire artificielle de Julia Andres ne contient que des documents texte, des images et quelques feuilles de calcul. Mulvey choisit d’abord d’inspecter les images – ce sera vite terminé. Il fait défiler une série de croquis, de dessins qu’on pourrait relier à ce qu’on appelait autrefois le concept art, rien qui ne lui apprenne quoi que soit si ce n’est qu’Andres devait être un esprit particulièrement faible pour s’adonner à une discipline qui n’existe plus et imaginer que ses croûtes insignifiantes méritaient sauvegarde. Qu’ont-elles de si spécial ? Avait-elle une vie si triste ? Pourquoi s’entêter à chercher le bonheur, fantasme des anciennes générations, inventé pour les détourner de leur réalité ? Mulvey s’assied devant l’écran avec des soupirs de lassitude. Les feuilles de calcul, numérotées par année, ne contiennent qu’une suite de nombres inscrits dans un calendrier. Restent donc les fichiers texte.
Vous avez trouvé mon corps,
en voici la seule part qui compte.
Qui que vous soyez, je vous serai reconnaissante
d’en conserver le contenu.
Même si vous ne comprenez pas ma demande,
considérez-la comme ma dernière volonté.
Ces fichiers peuvent être laissés en sommeil ou
diffusés, faites-en ce que vous voulez.
Mais qu’ils me survivent.
Sérieusement ? Elle tenait davantage à ses brouillons qu’à sa propre vie ? Les artistes sont définitivement cinglæs. Mulvey met la note de côté, examine les volumineux documents qui se présentent à lui – cinq pavés numériques d’élucubrations sur des mondes qui n’existent pas, sur des histoires qui n’ont jamais eu lieu. Comment peut-on consacrer son temps à ce qui tient aussi bien de l’orgueil que de l’hallucination ? Et qu’est-ce qu’elle espérait en faire, Andres ? Faire lire ses écrits à d’autres fêlæs, suppose Mulvey. Trouver d’autres perdu·es, ou en créer, comme y aspirent souvent les gens comme elle. Sans importance, tout ça – mais au moins sait-on pourquoi elle s’est donné la mort. Ce n’était que la suite logique. Mourir pour atteindre l’immortalité, dans un ultime élan d’hybris. Tristement classique. L’inspectrice ne sera pas surprise. Merde, il va devoir lui envoyer les fichiers, pense-t-il avec aigreur. Elle aura eu ce qu’elle voulait, finalement, la Julia !
C’est sûrement à ce moment-là qu’on s’imaginerait le genre de bêtise qu’on affectionnait dans l’ancien temps, ces histoires de suppôts de l’ordre établi convertis à une soi-disant pensée éclairée par un simple contact avec elle. S’imaginer ces fictions et les considérer comme invincibles, s’inventer un destin à la limite de l’extraordinaire dans la rébellion contre un ordre mortifère, se faire croire l’espace de quelques heures qu’on peut être supérieur·e aux autres… Une inclination naturelle, il faut bien le reconnaître. Pour Mulvey, c’est encore différent – tout le monde ne peut se vanter d’être médecin, ni d’avoir toujours été trop fort pour se suicider. Mulvey est l’idéal de son idéologie, entouré de ses nombreux échecs, mais preuve qu’elle pourrait réussir si l’être humain dans son vaste ensemble n’était pas si pitoyable. Mulvey n’aime pas se dire humain.
Dans un énième soupir, il fait chiffrer les documents et envoie le tout à sa supérieure – affaire classée. Et c’est maintenant, songe-t-il, que quelque chose est censé m’arriver : le cadavre qui se relève, l’écran qui devient rouge, la porte qui s’ouvre avec fracas ou le fantôme de la morte qui s’accroche à moi jusqu’à ce que mort s’ensuive… Il éteint l’ordinateur, excédé, sans doute trop sur les nerfs pour recoudre le cadavre proprement. Il faut pourtant qu’il le recouse, simple histoire de travail bien fait. On supposerait, bien évidemment, que s’il laissait le corps dans cet état, l’esprit se vengerait sur lui dans son sommeil… Il se gratte furieusement le crâne. Ses propres pensées le harcèlent comme des mouches, c’est reparti – il paraît que c’est une caractéristique du génie, de ne pas avoir le parfait contrôle de son cerveau. Jurant entre ses dents, Mulvey envoie un message à son assistant – « Cadavre à refermer dans la 404, immédiatement » – et le flot ininterrompu de conneries se faire foutre ailleurs – et là, mon vieux, tu sais ce qu’on dirait ? Que ce flux de pensées, c’est les idées révolutionnaires qui commencent à faire leur chemin, c’est la fiction qui te contamine, c’est l’imagination qui se réveille, la prochaine étape c’est la trahison, et tu sais ce qu’on comprendrait de ton emportement ? Que tu sais au fond que tu t’es toujours trompé, qu’au fond de toi tu savais, mais que tu refuses de le reconnaître, par ego ou par peur, parce que c’est plus facile comme ça. On dirait de toi que tu es un lâche et un criminel, jusqu’à ce que tu passes de l’autre côté. Oh, et au fait, tu sais ce qu’on dirait du numéro 404 ?
Mulvey quitte la morgue et avale ses médicaments juste avant de lancer le moteur de sa capsule. Avec ses pilules, il sait qu’il dormira, peut-être même qu’il finira sa nuit à l’intérieur, garé devant chez lui. Au moins, personne n’a jamais pollué les esprits avec des histoires de capsule voyageuse hantée, si ? On dirait que tu as peur. On aurait tort, bien sûr qu’on aurait tort, c’est tellement facile. Il s’allonge dans la cabine, les yeux levés sur les nuages, avec pour réconfort la certitude qu’il aura tout oublié demain.
Par la fenêtre de la morgue, un cadavre le regarde partir.
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