Archives des extrait - Malone Silence https://malonesilence.com/tag/extrait Histoires hantées Mon, 06 Oct 2025 15:51:19 +0000 fr-FR hourly 1 https://i0.wp.com/malonesilence.com/wp-content/uploads/2021/02/logo-site.jpg?fit=32%2C32&ssl=1 Archives des extrait - Malone Silence https://malonesilence.com/tag/extrait 32 32 188410031 [Extrait] Les Nuits du Dehors : Son sourire les regarde https://malonesilence.com/extrait-les-nuits-du-dehors-son-sourire-les-regarde https://malonesilence.com/extrait-les-nuits-du-dehors-son-sourire-les-regarde#respond Tue, 16 Sep 2025 15:55:39 +0000 https://malonesilence.com/?p=4258 SON SOURIRE LES REGARDE. Quel effet ça fait, de naître au monde ? Qu’est-ce que c’est, une naissance ? Noah est là. Noah n’est pas là. Noah est une particule d’âme entre deux éclats de lumière. Noah n’est pas là, mais il y a cette présence, chaleureuse et enveloppante, qui parfois prononce Lire la suite

L’article [Extrait] Les Nuits du Dehors : Son sourire les regarde est apparu en premier sur Malone Silence.

]]>
SON SOURIRE LES REGARDE.

Quel effet ça fait, de naître au monde ? Qu’est-ce que c’est, une naissance ? Noah est là. Noah n’est pas là. Noah est une particule d’âme entre deux éclats de lumière. Noah n’est pas là, mais il y a cette présence, chaleureuse et enveloppante, qui parfois prononce son nom dans un souffle qui emmêle ses cheveux, à moins qu’il ne les disperse autour de sa tête, dans l’eau. Noah est une bulle minuscule, prise entre des milliards de gouttes qui pourraient l’étrangler, trop lourdes pour elle, trop réelles pour sa membrane si fragile qui, pourtant, la fait rebondir contre elles à toute allure jusqu’à la surface. Il suffit d’une infinitésimale trace de l’existence de Noah pour déchirer les mondes.

Noah est là, et Archie est là, quelque part, si loin de lui encore, à des années-lumière de lui, et déjà leurs essences se mêlent pour former ce puzzle bigarré, beau à sa manière, dont Noah s’est souvenu pour la première fois dans l’entre-deux, cette sorte d’intimité aussi impossible qu’il se sent irréel à cet instant, entre deux eaux, deux espaces, deux univers qu’il ne comprend plus. Archie est la seule chose qu’il connaisse, la seule place possible pour l’atome de conscience qu’il est ; il se laisse engloutir et mélanger à lui, là où, il y a une éternité, il a fait connaissance avec les concepts d’existence et d’amour. Noah pourrait s’endormir pour toujours dans ces eaux chaudes et oublier tout ce dont il n’est pas censé se souvenir, tout ce qui ne s’est jamais passé dans l’étreinte d’Archie et donc ne peut pas s’être produit, parce que ce n’est pas ainsi que les choses fonctionnent, les humain·es ne sont pas assez proches les un·es des autres, c’est impossible, à jamais impossible. Mais il s’est passé quelque chose, là-bas, de l’autre côté de l’entre-deux. Il s’est passé quelque chose qui le retient au cœur. Son cœur le tire en arrière, là où il n’y a plus rien et, loin au-dessus de lui, des aboiements l’appellent. Au fond de ce qui lui semble être lui-même, des cris perdus s’accrochent à ses organes comme autant de mains brisées, comme autant d’yeux bleus se planteraient en lames dans les siens. Alors Noah se rappelle son nom et croit cracher son cœur quand il le hurle, s’il peut hurler, là, dans un état qui ressemble à un non-état, un entre-deux encore, il hurle comme il n’a jamais hurlé, il hurle son nom que noie l’eau glacée qui lui broie la gorge, il hurle de tout l’amour qu’il a jamais éprouvé de l’autre côté, dans ce monde mort comme dans l’infinité des autres univers, il hurle STANLEY STANLEY STANLEY alors que lui revient le souvenir de cette réalité loin, si loin derrière, là où ce qu’il aime STANLEY VICKY STANLEY a disparu. Sa place n’a-t-elle pourtant pas toujours été ici, dans ce temps et cet espace précis, une seconde dans ces eaux, une seconde de sa présence mêlée aux longues années de celle d’Archie, là où lui, Noah Peterson, trouve sa signification en tant que lui-même, dans tout ce que cela représente ?

Noah n’existe pas, Noah n’est rien, Noah ne sait pas où il est, Noah est à sa place mais STANLEY il veut vivre il veut STANLEY le sel lui écorche les poumons STANLEY surface surface surface STANLEY Archie est là Archie est là STANLEY VICKY STANLEY les cartes ont volé dans l’entre-deux STANLEY STANLEY STANLEY il se noie l’eau lui remplit la cage thoracique les membres le ventre ça brûle ça brûle sa peau est tellement froide ses yeux refusent de s’ouvrir ses oreilles s’emplissent du grondement de la mer STANLEY STANLEY il se noie il se noie il faut qu’il nage qu’il batte des jambes elles sont si lourdes deux poids qui l’entraînent au fond là où le monde est

le monde est

le monde est mort

La douleur transperce sa main quand elle brise la surface invisible, à des kilomètres au-dessus de lui. Elle foudroie son avant-bras jusqu’au coude, son bras jusqu’à l’épaule lorsqu’on tire, tire son corps vers le haut, lorsque sa bouche s’arrache à la mer. L’oxygène explose dans ses poumons, ses veines, son cœur, son cerveau, il fracasse sa mâchoire, sa gorge, ses côtes, il plaque ses organes contre la paroi de sa peau alors que ses os la crèvent, et Noah hurle si fort qu’il pourrait s’évanouir, il devrait s’évanouir, un nuage de suie englue ses neurones et quatre crocs plantés dans sa main, dans son squelette, dans ses veines, tirent sur sa couverture de chair comme pour la détacher de lui, et peut-être qu’on la laissera flotter au gré du courant, quel courant si c’est une mer, est-ce qu’il y a un courant dans les mers, est-ce que

est-ce que j’existe

Il tousse, vomit tout ce que ses entrailles peuvent contenir de liquide, vomit de l’eau et de la bile et du sang, ses poumons saignent sur ses lèvres il a si mal PUTAIN ARRÊTE LAISSE-MOI HOWIE ARRÊTE ARRÊTE TU ME FAIS MAL ARRÊTE

est-ce que je suis mort

le monde est mort et j’ai TELLEMENT MAL

est-ce que je suis encore autre chose que la douleur

MAL MAL MAL Archie viens me chercher tu étais là on était tous les deux tu étais là tu étais là

Froid à crever, froid à hurler. L’eau salée glacée brûlée ciselée tranche ses frissons en lignes de sang. Noah pourrait sans doute essayer de bouger. Ça ferait mal, ça ferait crisser ses os et monter l’acidité à sa bouche, jusqu’à la pointe de la langue. La langue – il en sent une, ça y ressemble, ça ressemble bien à une langue, ce qu’il sent, là, sur son visage, ce qui fait circuler le sang sous ses joues. Quel effet ça fait ? Howie – c’est Howie, ça doit bien être Howie. Howie est vivant, Noah s’en assurerait s’il parvenait à ouvrir les yeux. Ses paupières sont raidies, collées à ses rétines. S’il lève une main, s’il y arrive, il aura froid, il aura mal, mais il pourra toucher le poil d’Howie. Il n’est même pas sûr de sentir encore ses mains. Il fait froid, un froid lourd, humide, une froid qui n’a rien à voir avec le vide qui l’a recraché là. Non – non, c’est lui qui a traversé le vide, avec Howie. Ils ont marché dans l’eau, puis nagé, puis marché à nouveau, puis re-nagé, et puis… Et puis, à ce qu’il semble, Howie vient, de toutes ses jeunes forces de chiot, de le tirer au bord des vagues.

Ouvre les yeux. Ouvre les yeux, putain, ouvre les yeux…

Ses muscles, ses organes, tout se consume sous sa peau lourde de froid. Howie le lèche, couine contre lui, dans ses yeux, dans son nez, dans ses cheveux. Viens contre moi. Réchauffe-moi, mon chien. J’arrive même pas à ouvrir les yeux. J’arrive pas à ouvrir la bouche. Le froid veut me voir mort. Mais si on est là, c’est qu’on n’est pas morts. Déjà, son cerveau se réveille. Ses neurones s’ébrouent sous le givre et s’encouragent mutuellement. Ça va aller. Ça va aller. Si on est là, c’est qu’on va vivre. C’est qu’on a réussi. Tu te rends compte, Howie ? On a réussi ! Tu y crois, toi ? Faut qu’on continue, Howie ! Faut que je me lève, Howie…

C’est pas désagréable, cette immobilité. Enfin, presque pas – ça pourrait être pire, s’il bougeait. Il n’a pas mal. Pour l’instant, il n’a pas mal. On s’y fait, aux pics à glace qui nous crucifient contre le sol – non, c’est pas un crucifiement, il y a trop de pics, partout, qui traversent ses bras, ses poumons, son cou. Ça va faire mal, s’il se lève, horriblement mal, rien que d’imaginer ses organes s’arracher aux pics, ses chairs fragiles glisser contre le métal… Bouge putain, bouge. Pourquoi bouger ? Qui l’attend, au juste ? Howie, oui, il y a Howie et c’est important. Ce n’est pas « qu’un chien », c’est un chien, c’est un ami, c’est Howie. Et il porte le souvenir de –

Stanley STANLEY STANLEY

Les mâchoires de ses côtes se referment sur ses tripes, la douleur lui remonte jusqu’au cœur pour l’écarteler, ça le fend en deux STANLEY STANLEY STANLEY Stanley n’est plus là, Noah et Howie ont franchi le seuil du vide et il n’y avait plus qu’eux, ils ont franchi le seuil du vide sans Stanley SANS STANLEY qu’ils aimaient plus que tout, Stanley n’est plus là, Stanley a disparu, Stanley est perdu –

Il est forcément quelque part il faut qu’on aille le chercher peut pas avoir disparu pas disparu comme ça il est quelque part il il on va le chercher hein Howie on va le chercher va chercher c’est ça qu’on dit je chercherai avec toi

Est-ce qu’Allison les a suivis ? Ses intestins se crispent en boule anguleuse contre son estomac. Elle nous regardait avec son sourire. Je voulais fuir. J’ai fui avec Howie dans les bras. Je me suis pas retourné. Peut-être que si. À un moment. Elle nous regardait avec son sourire. Rien qu’une silhouette blanche. Une brume éclatante de son sourire. Elle nous regardait avec son sourire. Elle nous aurait croqués, mastiqués, broyés. Elle nous regardait avec son sourire. SON FOUTU SOURIRE – il est fixé à ses paupières, il danse dans son cerveau, il le bouffe de l’intérieur. Ouvre les yeux. Ouvre les yeux, je t’en supplie. Il veut l’image d’Howie. Il veut l’image de STANLEY REVIENS REVIENS NOUS CHERCHER OUVRE LES YEUX OUVRE LES YEUX BOUGE BOUGE BOUGE Howie le lèche, jappe, lui donne de grands coups de ses petites pattes sur son épaule LEVE-TOI LEVE-TOI son sourire son sourire il a son sourire dans la tête SON SOURIRE REGARDE DANS SA TÊTE !

OUVRE CES PUTAIN D’YEUX !

Des aiguilles d’eau salée lui picotent les orteils. Il pleut du sable en fusion sur ses membres, sur son dos, sur ses doigts. Il voudrait serrer les mâchoires à s’en faire éclater les gencives faire exploser ses dents en confettis d’émail écarlates de douleur qu’on voie qu’il a mal putain il est une coquille inerte VOUS VOYEZ PAS QUE J’AI MAL S’IL Y A QUELQU’UN·E AIDEZ-MOI AIDEZ-MOI Archie pourquoi tu n’es plus là ? Il entend des cris d’oiseaux, des mouettes ou des goélands, est-ce qu’il y a une différence, de la circulation routière au loin – le bruit des pneus sur le bitume – le verglas qui se craquelle sur ses tympans, preuves réconfortantes que le monde qu’il a atteint aujourd’hui est vivant. Le sourire s’est dissipé, il ne faut plus y penser. Howie lui mordille une oreille et tire dessus – aïe aïe aïe doucement doucement – son corps le brûle de plus en plus fort, ses yeux refusent toujours de s’ouvrir c’est chiant c’est chiant le sang lui revient dans les extrémités et ça brûle putain qu’est-ce que ça BRÛLE STANLEY REVIENS STANLEY STANLEY REVIENS

Ouvre la bouche. Ouvre la bouche et crie. Ouvre la bouche et CRIE. CRIE de toutes tes forces. CRIE pour qu’on te trouve pour qu’il te trouve pour qu’il revienne pour qu’il sache que JE T’AIME REVIENS REVIENS JE T’AIME JE SUIS LA JE VIENS TE CHERCHER !

Il ne sait même pas où il est. Il ne sait même pas si son corps fonctionne encore. Il ne sait même pas si ses yeux fonctionnent encore – bien sûr que si ils fonctionnent bien sûr que si quelle question ils fonctionnent ils fonctionnent même très bien SI SEULEMENT JE LES OUVRAIS ! Les coups sourds de son cœur contre ses oreilles lui donnent la nausée. Ça tape trop vite, trop fort, il n’arrive plus à respirer. Comment a-t-il pu respirer dans ce froid, et sous le poids de son propre corps ? Il hallucine sa propre existence. Il est devenu fou. Il a franchi la barrière des mondes et il n’existe plus de lui qu’un lambeau de conscience enfermé dans une coque en fusion. Il n’existe plus et il n’arrive plus à respirer. Sa propre sueur le griffe, lourde, dans une lenteur insupportable, et le simple fait d’exister lui paraît horrible en cet instant, c’est mieux de ne pas exister du tout et de savoir qu’on n’existe pas, peut-être que s’il sait ça l’illusion se dissipera, il aura moins mal, puis plus mal du tout puisqu’il n’existera plus, il n’y a plus de douleur là où il n’y a plus d’existence, là où –

là où il y a le vide

il ne veut pas y retourner il s’est sorti du vide il veut vivre il veut vivre pourquoi c’est si dur il ne sait même pas s’il existe

Tire sur tes paupières ouvre les yeux tire tire TIRE

Hey hey Noah t’es pas seul ici

Il n’est pas sûr qu’Archie soit bel et bien là. Il a pu atterrir dans un autre endroit. Il a pu rêver l’existence d’Archie, rêver l’existence de leur espace liminal, rêver l’existence de tout. Mais il tente de s’accrocher à ça, à cet espoir-là, à l’existence de cet homme dont il n’a connu que les éclats de tristesse à travers la paroi de leurs réalités, parce que la souffrance sera peut-être plus supportable comme ça, il ne sait pas, il sait juste qu’il pense, qu’il pense, qu’il pense et qu’il se trompe probablement.

Soudain, le barrage de ses paupières cède. Ses yeux sont grands ouverts, écarquillés, tout au bord des orbites, avides du monde qui les éblouit. C’est un trop-plein, une débauche de détails et d’existence, Noah va vomir. Il fait pourtant presque nuit. Tant mieux – si le monde s’était révélé en pleine lumière, Noah aurait perdu la vue. Il n’est pas sûr d’être prêt à ça, en tout cas pas maintenant, alors qu’il lui semble que l’infinité tout entière des choses qu’il n’a jamais vues se précipite dans le couloir d’étranglement de ses iris dans un flou étourdissant. Il voit et sent Howie s’agiter contre lui, le bousculer, le débarbouiller, et il voudrait pouvoir le caresser, il faut qu’il bouge il faut qu’il se lève – personne ne viendra l’aider, il fait nuit et les fenêtres brillent d’une lueur orangée au loin, trop loin, il n’y a personne sur cette plage minuscule, pas même Hook–

HOOK

Comment peut-il ne pas être là ? Est-il avec Stanley ? Oui, c’est ça. Il faut que ce soit ça. Ça ne peut être que ça. Noah, lui, a Howie avec lui. Hook a toujours su où aller. Hook a les yeux de Stanley. Stanley a les yeux de Hook. Noah aurait aimé l’avoir avec lui, Hook, s’il faut que Stanley ne soit pas là. Mais Howie est là, et il se souvient, lui aussi. Ou peut-être pas. Howie n’a jamais grandi. Conserve-t-on les souvenirs si notre existence, si l’on est ainsi figeæ dans un présent perpétuel ? Il reconnaît Stan. Il me reconnaît, moi. Alors il a une mémoire, c’est tout. Il se souvient. Je ne suis pas le seul. Cette histoire a existé s’il s’en souvient aussi… Non. Non. Elle existe encore. Putain, pourquoi faut-il qu’il soit davantage certain qu’Allison – SON SOURIRE – est encore de ce monde, que ce soit elle qui l’ait rejoint au bord de cette mer pleine de vide rouge ?

Mais en cet instant, Howie ne regarde que Noah. Il n’y a personne d’autre qu’eux deux. Allison n’est pas là. Son sourire n’est pas là. Son sourire ne les regarde pas. Son sourire n’est pas là. Noah ne supportera peut-être plus jamais de voir le moindre sourire – et ce sera horrible. Le sourire de Stanley est beau. Le sourire de Howie est adorable. Il y avait le sourire de Vicky, aussi – elle était avec eux quand tout s’est écroulé sur lui-même…

SON SOURIRE ÉTAIT DÉJÀ LÀ. IL LES REGARDAIT.

Le sourire de Vicky était tour à tour triste, désabusé, gentiment moqueur, attendri quand elle jouait avec Howie. Elle jouera encore avec Howie. Peut-être que c’est elle qui les retrouvera. Iels se retrouveront, voilà, s’iels cherchent bien. Iels ont toujours bien cherché jusque-là – non, non c’est Hook qui trouvait, Hook qui les guidait, et Hook n’est pas là. Hook n’est pas là et iels vont devoir faire sans lui – non, lui, Noah, va devoir faire sans lui. Mais Hook sait où aller. Il sait choisir. Ça va aller.

Putain, il n’en sait rien.

Il voudrait que son cerveau gèle à nouveau. L’oxygène poignarde ses extrémités, ses doigts et ses orteils fondent de chaleur retrouvée. Le feu remonte le long de ses veines, de ses nerfs, de ses muscles jusqu’aux coudes, aux genoux, aux hanches, aux épaules. Il parvient, au prix du dernier effort qu’il se sente capable de fournir, de ramener une cuisse vers son torse pour le surélever – enfin, il peut respirer. Il se gonfle de sa gorge à son abdomen, tout entier. Il s’emplit d’un air chargé de sel, d’eau, d’autres choses qu’il ne connaît pas. Ne va-t-il pas s’étouffer, sur cet air empli du monde ? Il entrouvre les mâchoires, avale l’air, tousse contre le sable, y laisse couler des filets de salive. Howie s’est assis près de lui, le museau à hauteur de sa tête, la langue infatigable. Le corps de Noah fourmille d’étincelles, assoiffé de mouvement tout à coup, alors il lève une main pour caresser le chiot entre les oreilles. Howie remue la queue et lui sourit derrière sa petite langue rose. Son poil est presque sec, gonflant autour de son corps comme un nuage subtilement doré. Il est tout chaud. Noah redresse le torse et le prend dans ses bras.

Il faut y aller, maintenant.

L’article [Extrait] Les Nuits du Dehors : Son sourire les regarde est apparu en premier sur Malone Silence.

]]>
https://malonesilence.com/extrait-les-nuits-du-dehors-son-sourire-les-regarde/feed 0 4258
[Extrait] Les Pleurs du Vide : Chapitre 1-1 https://malonesilence.com/extrait-les-pleurs-du-vide-chapitre-1-1 Wed, 04 Oct 2023 16:42:33 +0000 https://malonesilence.com/?p=1760 CHAPITRE 1 : POUSSIÈRE Avertissement : mention de blessures, de dépression, d’hospitalisation, de torture, et accessoirement spoilers potentiels du tome 1. L’été 2011 marqua sans doute le début de la fin du monde plutôt que son achèvement. Stanley crut, jusqu’à obtenir les preuves du contraire, que cette année serait la Lire la suite

L’article [Extrait] Les Pleurs du Vide : Chapitre 1-1 est apparu en premier sur Malone Silence.

]]>
CHAPITRE 1 : POUSSIÈRE

Avertissement : mention de blessures, de dépression, d’hospitalisation, de torture, et accessoirement spoilers potentiels du tome 1.

L’été 2011 marqua sans doute le début de la fin du monde plutôt que son achèvement. Stanley crut, jusqu’à obtenir les preuves du contraire, que cette année serait la fin de son existence. Il l’espéra, évidemment. Or il vit passer 2012, puis 2013, puis 2014, et les années suivantes se diluèrent dans le brouillard, jusqu’en 2019. L’été 2011, cet été qui fut chaud mais pas tant que cela, Stanley fit son grand retour dans les hôpitaux. On répara sa peau, ses articulations brisées, et on tâcha de faire de même pour son équilibre mental, avec beaucoup moins de succès – c’était d’autant plus difficile que Stanley Ellington ne parlait plus du tout. Il s’était blotti dans un mutisme épuisé, réfugié à l’intérieur de lui-même, et rejetait de toutes ses forces ce foutu don dont il s’était cru privé – débarrassé – mais qui lui était revenu, oui, en pleine figure. Sa vieille malédiction explosa sous ses yeux, contre ses oreilles et sa peau, à l’intérieur de son cerveau. S’il en conçut un étrange soulagement dans les premières minutes, il se rendit bien vite compte qu’il ne pouvait plus faire comme s’il était capable de le supporter. Il était faible, Stanley, si faible. Allison l’avait détruit et balancé sa carcasse aux ordures, tout ça… tout ça pour rien, rien du tout, puisque l’Apocalypse avait tout de même lieu derrière les fenêtres sales de l’asile.

De retour dans l’environnement hostile des unités psychiatriques, il opta pour la seule stratégie qu’il eût la force de mettre en place : ne faire attention à rien, être aussi discret et éteint que possible, n’emmerder personne pour que personne ne l’emmerde, et flotter hors de lui-même quand on l’obligeait à sortir de sa passivité. Il ne sut trop si cela fonctionna, il n’y fit pas attention, à ça non plus – il ne revenait à lui que lorsqu’il croyait apercevoir la silhouette éthérée d’un ange aux habits déchirés, dans sa chambre ou dans les couloirs. Mais il ne lui parlait pas, à lui non plus. Il ignorait s’il espérait le voir partir ou rester, il pensait parfois à Vicky et ses yeux le piquaient. Il se demandait si elle était seule ou accompagnée, si elle allait bien, si elle s’en sortait mieux que lui, ou plus mal. Il ne demanda pas de ses nouvelles à son frère Steph, l’ange, dont il ne savait s’il passait tout son temps à veiller sur lui, ou s’il alternait entre sa chambre et l’endroit où logeait Vicky. Il luttait contre la vision de l’ange, comme il luttait contre le reste, c’est-à-dire plus ou moins. Il était trop faible, il dormait si mal, ses nuits étaient si sombres, si rouges. Il avait peur de voir son sourire à la fenêtre ou au pied de son lit, le sourire de sa tortionnaire, le sourire figé d’Allison Griggs. Si elle était morte – pourquoi pas ? – son fantôme était peut-être là, et quand bien même ce ne serait pas le cas, Allison le hantait. Il la voyait partout, il entendait sa voix, il sentait ses doigts sur ses poignets, sur sa gorge, les coups, les craquements qui lui foutaient les larmes aux yeux de douleur. Il fourrait son visage dans son oreiller et hurlait de toutes ses forces en priant pour que les infirmièr·es de nuit ne l’entendent pas, il arrêtait parce que ça faisait mal à la gorge et que ses propres cris lui faisaient peur, et il se recroquevillait, tremblant, secoué de ces sanglots secs qui ne le soulageaient pas.

Ses voisins de chambre se succédaient sans qu’il s’en rende compte, c’était à peine s’il se souvenait qu’il la partageait avec d’autres, cette foutue chambre beige qui sentait les produits d’entretien, et peut-être qu’ils lui parlaient parfois, puis renonçaient en se disant que ce type était encore plus désaxé qu’eux. Bien évidemment, vint une exception, il en vient toujours, et Stanley n’en profita que peu – le gars resta une semaine à tout casser, le temps de se remettre d’une tentative de suicide aux anxiolytiques ou quelque chose de ce genre. Un brave gars qui parlait toute la journée sans s’arrêter, terrifié par le silence, qui dormait aussi mal que lui et pleurait dans l’oreiller en attendant son mauvais sommeil. Stanley dut déployer des efforts de concentration pour apprendre son nom et le retenir : Noah. Des ondulations brunes s’éparpillaient autour de son visage candide et fatigué, et il triturait ses doigts sans cesse, torturant ses phalanges sèches, couvertes de peaux mortes. Il trempait ses yeux rougis de sérum physiologique quand il se levait le matin, avant même de prendre son petit déjeuner, parlant toujours, intarissable. Ce n’était pas désagréable, sa voix était toute douce. Stanley se surprenait à l’écouter d’une oreille, ça le détendait, ça le forçait à se concentrer sur quelque chose. Il lui répondait par des coups d’œil ou des hochements de tête maladroits, et ça lui suffisait, à Noah, il en souriait à chaque fois, jusqu’aux yeux, ça semblait lui faire sa journée entière. Mais il pleurait immanquablement le soir venu, seul dans son lit, et malgré toute sa volonté d’imperméabiliser son empathie, Stanley éprouvait sa souffrance morale. L’avant-dernier soir, il n’y tint plus, il sortit du lit et alla s’asseoir au chevet de Noah, qui le regarda avec une stupeur quelque peu craintive, avant que Stanley, se fiant à son instinct et à rien d’autre, ne glisse sa main dans ses cheveux et ne masse son crâne du bout des doigts, faiblement, serrant les dents sous la douleur que lui infligeait encore son poignet. Noah explosa, les vannes sautèrent au visage de Stanley et il se retrouva avec son compagnon de chambrée dans les bras, en pleurs si bruyants que Stanley crut en avoir mal à la tête. Noah en fut soulagé, oui, Stanley le sentit, que ça allait mieux, au moins un peu, et il ne le lâcha pas, il le laissa se vider de son chagrin sur son t-shirt et eut peut-être une légère envie de chialer avec lui, qu’il ignora. Noah releva la tête au bout d’un moment et le contempla avec de grands yeux reconnaissants.

« M… merci. Merci. »

Stanley hocha la tête, inexpressif, son regard autrefois d’un bleu intense aussi vide que le silence, caressa la joue de Noah sous ses boucles, l’essuya du pouce, fit de même avec l’autre joue, et attendit que son esprit lui souffle ce qu’il devait faire à présent. Il ne prit pas le temps de se demander si l’idée qui lui parvint était étrange ; il pencha seulement la tête de côté, approcha son visage du sien et entrouvrit les lèvres, interrogateur. C’était une proposition, libre à Noah d’en faire ce qu’il voulait – il l’embrassa, tout doucement, le sel de ses larmes glissant sur la langue de Stanley, colla son nez et son front aux siens, à la recherche de réconfort, et tous deux s’étreignirent, comme si cela pouvait refermer leurs blessures. Peut-être que s’ils se serraient suffisamment fort l’un contre l’autre, cela fonctionnerait, oui. Ils dormirent dans le même lit, Stanley jouant le rôle de la grande cuillère, dissimulant ses propres larmes dans la tignasse de Noah – et pour la première fois, ce dernier accepta le vide, le silence, parce qu’il y avait quelqu’un avec lui, il n’était plus seul, plus cette nuit. Il s’assoupit dans un très léger ronflement et Stanley, lui, veilla sur son sommeil avec un zèle qui l’étonna lui-même. Lorsque l’équipe de nuit passait la porte de la chambre avec ses lampes, il lui jetait un regard ferme qui la dissuadait de les séparer – elle s’assura seulement, lors de son premier passage, que tout allait bien pour Noah, et Stanley aurait été en mesure de dire que oui, pour cette fois, tout allait bien. Et lui ? Lui, il n’irait plus jamais bien, mais c’était l’un de ces instants où il aurait moins mal. Alors oui, ça allait. Les cheveux de Noah le chatouillaient entre les doigts et se liaient autour de son avant-bras déformé, quelques pellicules s’accrochaient à son nez et à ses sourcils, l’odeur de la sueur de Noah se lovait dans ses narines, et il n’avait aucune idée de la façon dont il en était arrivé là. Autour d’eux retentissaient ces cris piégés dans les murs que Stanley rêvait de ne plus entendre. Noah était-il conscient de la chance qu’il avait d’être aveugle et sourd à cet univers parallèle qui phagocytait le quotidien de Stanley depuis quinze ans ? Il devait faire partie des gens qui ne croyaient pas à tout ça, ou peut-être que si, puisqu’il était chez les fols avec lui. Stanley ne lui poserait pas la question, il ne parlerait pas plus pour lui que pour les autres. Il caressait les bras de Noah lorsque les frissons y fleurissaient, pensait parfois à rouvrir le canal par lequel les émotions étrangères transitaient jusqu’à son cerveau, afin de vérifier que le sommeil de Noah ne s’apparentait pas à un calvaire, et se ravisait – qu’est-ce qu’il en ferait, de ces émotions ? Qu’est-ce qu’il en faisait, des émotions d’autrui, avant Allison ? Elles l’encombraient, elles s’entassaient en lui et écrasaient les siennes sous leur poids, il cherchait à les déplacer mais elles pesaient trop lourd, alors il attendait de pouvoir s’isoler, il attendait que passe sa crise d’empathie, sa musique dans les oreilles, et il dessinait dès qu’il avait retrouvé un peu de force – il ne dessinerait plus comme avant, lui hurlaient ses poignets tordus de douleur, et il pouvait aussi tirer un trait sur la guitare.

Il emplit ses poumons de l’odeur de Noah, collé à lui, ses cheveux entre ses lèvres, ses doigts longeant ses veines violacées sous la lune. Noah s’arrondit contre son torse et poussa un doux soupir. Stanley en entendit quelques autres avant l’aube, leva parfois la tête pour admirer son visage, céda quatre ou cinq fois à la tentation de l’embrasser sur la tempe ou sur la pommette, juste pour lui faire du bien, et s’en faire un petit peu aussi, peut-être. Il se demanda vaguement où était passée sa vieille phobie sociale, mais Dieu merci, elle ne tarda pas tellement à se rappeler à son bon souvenir. Vers sept heures, alors que Noah n’avait pas encore ouvert les yeux, Stanley hésita à rejoindre son lit, avant que Noah ne se tourne vers lui tout ensommeillé et qu’un silence gênant ne s’ensuive, ou un monologue d’excuses tout aussi embarrassant, ou pire, qu’il ne le foute hors de son pieu avec une grimace de répulsion – puis il pensa que Noah se sentirait peut-être mal, si jamais il se rendait compte qu’il était de nouveau tout seul. L’atmosphère s’alourdirait tant qu’il en perdrait la parole et que le silence l’étoufferait et qu’il en ferait une crise d’angoisse. Stanley serait trop engourdi pour le réconforter, il n’oserait même pas le faire, il resterait prostré sous ses couvertures et ses remords. Incapable de décider laquelle de ces situations était la pire, il resta tendu, tout noué dans le dos de son compagnon d’infortune, glacé d’angoisse – bordel Stanley, tu as vécu presque trois semaines enfermé et torturé, et t’angoisses encore pour ce genre de conneries ? Mais lorsque Noah émergea, il se reversa sur le dos et vint se blottir contre Stanley, le visage enfoui dans son épaule, sans parler. Stanley décongela instantanément, l’embrassa sur le front et essaya de ne pas pleurer.


L’article [Extrait] Les Pleurs du Vide : Chapitre 1-1 est apparu en premier sur Malone Silence.

]]>
1760
[Extrait] Les Hurlements noyés : Chapitre 1-1 https://malonesilence.com/extrait-les-hurlements-noyes-chapitre-1-1 https://malonesilence.com/extrait-les-hurlements-noyes-chapitre-1-1#comments Wed, 05 May 2021 09:52:12 +0000 https://malonesilence.com/?p=365 CHAPITRE 1 : POUR NULLE PART Avertissements : anxiété, dépression, hospitalisation, médicaments, mort, phobie sociale, psychiatrie, suicide, transphobie, violences médicales. Jusqu’à ses vingt-quatre ans, Stanley Ellington chercha à mourir. En cette nuit de juillet 2007, peu après une journée d’anniversaire sous anxiolytiques, il faillit bien y arriver. Coup de chance Lire la suite

L’article [Extrait] Les Hurlements noyés : Chapitre 1-1 est apparu en premier sur Malone Silence.

]]>
CHAPITRE 1 : POUR NULLE PART

Avertissements : anxiété, dépression, hospitalisation, médicaments, mort, phobie sociale, psychiatrie, suicide, transphobie, violences médicales.

Jusqu’à ses vingt-quatre ans, Stanley Ellington chercha à mourir. En cette nuit de juillet 2007, peu après une journée d’anniversaire sous anxiolytiques, il faillit bien y arriver. Coup de chance ou de malchance, son instinct de survie ressurgit pour un quart d’heure. Stanley envoya un signal de détresse à sa psychologue. Il écrivit le message, le laissa truffé de fautes, l’esprit trop embrumé pour se relire, et il l’expédia à vingt-deux heures trente-sept, une heure bien assez tardive pour susciter l’inquiétude – pas la panique, non, il n’y avait que les malades pour paniquer.

Ses doigts tapèrent et envoyèrent le courriel à sa psy sans qu’il puisse les arrêter. Les pompiers frappèrent à sa porte à grands coups alors que Stanley déversait la totalité de son dîner dans la cuvette des toilettes. La terreur à la gorge, il leur ouvrit, un fil de dégueulis sur le menton, tenant son pantalon de pyjama qui glissait sur ses hanches trop étroites et le creux qui lui faisait office de ventre. Tout tremblant d’angoisse et de honte, au bord des larmes, il entendit à peine cette voix intérieure qui lui criait de verrouiller la porte, parce que ces hommes allaient l’enfermer. La crainte qui l’avait harcelé pendant dix ans allait devenir réalité. On allait l’enfermer. On allait le traîner dans l’ambulance et l’assommer de psychotropes. On allait l’enfermer. On en ferait un phénomène de la foire aux traumatisæs. On allait l’enfermer. Il ne serait plus personne. Il toucherait le fond et le sable l’ensevelirait, et chaque grain se déshabillerait de sa pellicule grise et découvrirait une bille de plomb.

Son regard frissonna sous leurs yeux trop fixes. Leurs émotions s’étaient écrasées contre les siennes, s’étaient mélangées sous sa peau et son crâne. Stanley éprouvait leur fatigue, leur empressement et, sans doute, leur agacement, à moins qu’il ne l’ait imaginé, car son don d’empathe, mal maîtrisé, ajoutait à la confusion qui régnait là où siégeaient ses émotions. Ces émanations indistinctes s’enroulaient en une boule de douleur qui écrasait son diaphragme. Il se mit à pleurer pour de bon, incapable d’articuler une phrase, avant de passer les quatre années suivantes à attendre. Il attendit le traitement, puis la sortie de l’hôpital, puis le nouveau traitement, puis la sortie suivante, s’abstenant de toute projection. Son intention était de se laisser mourir doucement, seule manière d’écourter cette attente interminable et d’en espérer même la fin. Or on le surveillait. On veillait à ce qu’il prenne son traitement. On veillait à ce qu’il voie régulièrement son psychiatre. On voulait qu’il reste en vie, comme tout le monde. Les gens restaient en vie, et les adultes responsables ne laisseraient pas Stanley Ellington déroger à la règle.

Il refusait que l’histoire continue. Il aurait même aimé qu’elle ne commence jamais. Une solution provisoire, qu’il ferait durer autant que faire se pouvait, s’était présentée dans toute sa simplicité : l’immobilité. Sa lassitude l’asseyait face à la fenêtre verrouillée de sa chambre d’hôpital, sans l’appuyer contre le rebord, bien sûr, et Stanley contemplait ce bout de dehors qu’il connaissait dans tous les détails : ces voitures qu’il était capable d’attribuer à chacun·e des membres du personnel soignant, les pièces de verdure qui formaient des rectangles imparfaits dans le goudron, et les collines qui se montraient, au loin, derrière les particules grises de pollution urbaine. Ces collines, il avait longtemps désiré les avaler, les absorber, aussi absurde que ça puisse paraître, aussi irrationnel que c’était en réalité. Ça lui arrivait souvent face à un paysage sublime qui lui donnait envie d’en emporter un bout avec lui, dans son cœur, simplement pour se rendre heureux, et le rester jusqu’à ce qu’il rejoigne l’atmosphère statique de son appartement, son cocon protecteur et anxiogène. Stanley ne sortirait ni ne bougerait plus. Il ne suivrait pas la locomotive emballée de la vie. Il la laisserait le semer et ferait en sorte de ne jamais la rattraper. Peut-être laisser la vie s’échapper hors de son existence, ou l’en pousser l’air de rien, serait-il plus facile que le suicide.

Parce que c’est dur, de se tuer. Vos cellules ont la survie dans la peau. Malgré les coups, malgré la souffrance, malgré la mauvaise volonté du cerveau et de ses neurones, les seuls mauvais éléments de leur grande famille, les autres cellules se renouvellent, encore et encore, et le cœur bat, et les poumons se gonflent et se dégonflent sous les côtes. Votre corps veut vivre, parce que c’est tout ce qu’il a. Il faut vivre, et peu importent le sens et l’intérêt que l’esprit cherche à la vie. Il vous faut vivre, puisque vous vivez. Si vous envisagez de déconner, l’instinct de survie est là pour vous rattraper, voire pour prendre les commandes à votre place. Pour écrire un courrier et l’envoyer à votre psychologue, par exemple.

Être immobile, c’était aussi demeurer dans cette cellule grise, à l’abri du monde, à défaut de l’être de ses propres pensées. Stanley se serait abstenu de dire qu’il préférait rester à l’hôpital, parce que c’était faux. Il souffrait seulement moins qu’à l’extérieur, avec les autres, parmi lesquel·les il était perdu, et dont les émotions piétinaient les siennes jusqu’à lui donner la nausée. Sa chambre le faisait souffrir s’il ne prenait pas garde à rester loin des murs, à laisser ses pieds à l’abri dans ses chaussons et à dormir en pyjama plutôt que nu, parce qu’il fallait protéger son mental des souvenirs enfermés dans la matière et surtout dans ce qui était inaltérable – les murs donc, le sol, parfois les miroirs ; la chance de Stanley étant probablement entrée dans les annales voire dans la légende, il était bien entendu tombé sur une chambre dont le miroir de la salle d’eau était infecté ; il l’avait brisé, s’offrant un séjour en isolement qui aurait bien pu le rendre fou s’il ne l’était pas déjà.

Au cours de ces quatre longues années, ses perceptions s’étaient émoussées sous les assauts continuels des mêmes esprits errants, de leurs douleurs perpétuelles, de leurs paroles, qu’il avait tant entendues qu’il ne les entendait plus. Cette cellule grise, Stanley la connaissait par cœur, il s’y était habitué, tout y serait toujours prévisible. C’était là, et nulle part ailleurs, que Stanley Ellington pouvait se protéger. Il avait établi son propre protocole de sécurité, en dépit du dédain évident du personnel soignant pour ses vœux de tranquillité ou d’intimité. Le règlement de l’hôpital et le contrôle que celui-ci autorisait sur la patientèle lui faisaient horreur. On le réduisait au mieux au statut d’enfant inapte, au pire à celui de cobaye réfractaire. Les choses se seraient-elles passées différemment s’il avait pu parler de son don, si l’on avait été en mesure de l’écouter et de le croire ? Oh, le monde entier serait différent…

Stanley eut le sentiment que la violence des émotions du personnel grandissait, au fil des mois puis des ans. Chacun de ses retours dans le service le marquait au fer rouge de par la brutalité du choc de leur exaspération contre sa sensibilité à vif. Il les agaçait. Il ne voulait pas guérir. Il occupait un lit qui aurait pu servir à quelqu’un·e d’autre. Il passait son temps à essayer de se suicider et à se rater. Oh, quand ingurgiterait-il, enfin, un cocktail suffisamment toxique pour le tuer ? Qui, parmi les soignant·es, ferait la petite erreur de dosage, ou omettrait de s’assurer que cet éternel patient avait bien avalé ses gélules ? Au bout de deux ans d’allées et venues entre son appartement et le service psychiatrique, et de recherches infructueuses parmi les multiples psychotropes disponibles sur le marché et le large éventail des dosages possibles, sans doute son médecin s’était-il résigné à l’absence d’une autre solution que la mort pour Stanley Ellington. Quant à la psychothérapie, il avait certainement cessé d’y croire. Pensez-vous ! Ellington n’avait même pas voulu entendre raison quand on lui avait expliqué que son changement de sexe avait pu provoquer la dégradation de sa santé mentale ! N’est-il pas écrit Angela sur votre carte d’identité ? Pourquoi avez-vous demandé une mammectomie ? Pourquoi avoir pris de la testostérone ? Vous ne vous débarrasserez pas de vos traumatismes en devenant quelqu’un d’autre, vous savez ! Avant que le psychiatre ne prenne sa retraite et ne laisse la place aux jeunes, toutes leurs séances s’étaient achevées sur le visage d’un Stanley épuisé et au bord de la crise de nerfs, les mains ostensiblement collées aux oreilles, autour de ses yeux blancs de lassitude et de colère sourde. Puis Roxanne était arrivée.

Oui, Stanley avait quitté son immobilité sécurisante lorsque Roxanne l’avait poussé à bouger. Elle s’y était reprise à deux ou trois fois, probablement davantage, embourbé qu’il était dans cette torpeur qui brûlait ses yeux et asséchait sa gorge. Il avait espéré que Roxanne le tuerait, qu’elle lui prescrirait la dose létale de somnifères, qu’elle grillerait au moins son cerveau sous les psychotropes, qu’elle l’isolerait enfin de la réalité pour toujours. Si seulement il avait pu le lui demander ! Mais les gens responsables veulent vous maintenir en vie. Iels décident que c’est le mieux, pour vous comme pour elleux. Stanley avait simplement attendu, encore, que vienne le moment où les circonstances auraient pitié de lui.

Il avait songé à fuir, bien sûr. Il aurait pris le train, volé une voiture ou laissé une bonne âme le prendre en stop, et il serait parti pour nulle part. Or, nulle part se dressaient d’autres hôpitaux, d’autres casernes de pompièr·es, d’autres villes pour l’engloutir s’il échouait, une nouvelle fois, à mettre un terme à la longue succession de ses jours. Il entrerait dans un nouveau cycle infernal. La moindre action qu’il entreprendrait rattacherait sa voiture au train, en queue d’attelage. Il entendrait de nouveau le rire moqueur du sifflet résonner contre ses tympans fragiles, aigu à les en faire saigner. Son pauvre wagon s’effondrerait sur la voie, se couvrirait d’éraflures et éclaterait dans un grand fracas de verre brisé. La chenille de métal le traînerait derrière elle, toujours, en riant de lui et de sa faiblesse ridicule. Il tenterait de se détacher du cortège, trop tard. Il n’en serait libéré qu’une fois détruit, anéanti, que lorsqu’il ne resterait de lui qu’un amas de pièces détachées et un cadavre méconnaissable, un tas informe de chair hérissé d’os. Et les autres passagèr·es, ensemble dans leurs wagons, pour certains neufs, pour d’autres simplement fonctionnels, en sortiraient leurs têtes par les fenêtres pour se moquer de lui, pour l’injurier, et pour se dire que, tout de même, iels avaient bien de la chance et du mérite de n’être jamais tombæs si bas. Avec le temps, Stanley avait appris à se foutre de l’avis de qui voyageait dans les compartiments neufs. De quel mérite parlaient-iels ? C’étaient elleux qui avaient construit et mis la machine en service.

Alors Stanley s’était empêché de se projeter dans le futur quand, pourtant, l’envie l’en prenait. La projection était un piège de plus. C’est avec un ahurissement sombrement comique qu’il avait accueilli la nouvelle de sa sortie définitive. Son esprit, que la dépression avait empli de pétrole, avait éprouvé de vives difficultés à s’imaginer un futur hors de la cellule grise. Roxanne le lui avait dit : « Vous irez mieux, et vous sortirez. » Ce n’était pas la première fois qu’on le lui disait. C’était ce que l’on répétait aux malades afin qu’iels idéalisent leur futur, car la simple pensée que leur état puisse s’améliorer était de l’ordre de l’idéalisation pour beaucoup, mais Roxanne était jeune, elle avait encore des rêves, n’est-ce pas ce que l’on disait ? Celleux qui avaient vécu moins longtemps conservaient encore quelques illusions salutaires – mais ce pouvait être des conneries. Peut-être Roxanne était-elle simplement déterminée et confiante parce que la vie l’avait construite ainsi. Stanley avait voulu la croire, parce qu’au fond, les cendres couvaient toujours l’étincelle, minuscule mais éclatante, de son envie de vivre. Roxanne lui avait bien dit que son souhait de mourir résultait de sa maladie, que c’était la dépression qui parlait et lui lavait encore et encore le cerveau pour le conduire à l’autodestruction. Quelle étrange maladie c’était, quand on y songeait ! Elle avait quelque chose d’absurde et d’impossible, de stupide, presque. Stanley se sentait souvent stupide. Quant à savoir si la maladie l’avait rendu stupide ou se contentait de le lui faire croire, ou de le lui apprendre, cela manquait d’importance à ses yeux. L’important, c’était qu’il allait mal, et que, grâce à Roxanne, il irait mieux.

Il l’avait laissée le soigner et l’avait écoutée parler, assis sur le lit, ses jambes trop longues et trop fines croisées devant lui ; il avait répondu à ses questions quand il le fallait et accepté d’essayer le traitement qu’elle lui proposait, ces gouttes crayeuses d’antidépresseur à avaler d’une traite mais qui, parfois, s’attardaient sur la langue et y laissaient une acidité agressive. Il s’était soumis à ses propositions de sortie, dans le parc qui entourait l’hôpital, puis en ville, malgré la terreur que lui causait la présence d’autres êtres humains. C’était comme de marcher en terrain miné, ou s’aventurer dans une forêt obscure et noyée d’un brouillard où se cachaient les monstres, avides de sa faiblesse. Stanley s’était arrangé pour éviter les grandes rues, avait marché les yeux baissés ou rivés sur un point fixe à l’horizon, peu importait, du moment qu’aucun regard ne venait trouver le sien. Sur les semaines qu’il passait chez lui, entre ses retours à ce qu’il appelait encore l’asile quand Roxanne n’était pas là pour s’en offusquer, il restait enfermé quatre ou cinq jours sur sept, les deux ou trois jours restants le laissant si épuisé qu’il lui restait à peine la force de pleurer de fatigue. Ça lui avait fait drôle, de constater qu’il se sentait presque mieux à l’hôpital psychiatrique que dans son propre appartement. On l’avait privé de son autonomie pendant deux ans, avant de la lui refourguer comme un meuble dont il aurait lui-même oublié l’usage. Aux conséquences de l’internement s’ajoutait cette putain de fatigue qui s’appesantissait sur son corps. Se lever lui demandait tant d’énergie qu’il ne lui en restait plus pour s’occuper de lui-même ou de son intérieur nappé de poussière. Il en avait conçu la croyance qu’il était tout simplement incapable de s’en sortir seul, et, très vite, la confiance qu’il vouait à Roxanne Carault s’était transformée en dépendance, alors que sa haine de lui, et son mépris pour la personne qu’il était, enflaient sous son crâne et s’écrasaient contre ses parois. Tout son être lui donnait envie de vomir. Il aurait voulu se vomir lui-même, se sortir de ce vaisseau charnel et laisser la place à une autre âme. Parfois, il regrettait que Roxanne soit venue le sauver. Le reste du temps, il n’y pensait pas. Stanley était juste là, que cela lui plaise ou non, qu’il en éprouve ou non cette lourde honte, qu’il ait ou non l’outrecuidance de se montrer au grand jour, drapé dans sa fragilité couturée de cicatrices que tous les yeux fouillaient. Il les sentait comme il aurait senti des doigts le triturer. Ça piquait, ça démangeait, ça lui donnait chaud et la chaleur s’amalgamait en une boule de feu qui enflammait son cerveau, et la crise de panique éclatait, encore.

Un soir, Roxanne les avait caressées, ses cicatrices, sans s’arrêter dessus une seule fois. Elles auraient pu avoir toujours été là, naturelles, taches de naissance un peu trop régulières. Les lèvres de Roxanne avaient caressé les siennes, aussi. Iels s’étaient agrippæs l’un l’autre et avaient dansé au clair de lune – c’est ce que Stanley préférait se dire, pour occulter la violence désespérée de leurs rapports, dont il se souvenait à peine après qu’ils s’étaient produits. Il ne se rappelait pas son manque d’envie. Roxanne non plus n’avait pas spécialement envie, au fond. Il lui demandait si elle était sûre de vouloir le faire et elle disait oui. Elle le poussait sur le matelas, ou contre le mur, ou contre le bureau, et il la laissait faire. Les émotions de Roxanne lui roulaient les nerfs en boule. C’étaient les seules démonstrations d’affection auxquelles il aurait jamais droit… Roxanne se réappropriait son corps en piétinant le sien. Elle l’étranglait, l’empoignait, s’acharnait sur lui avec une brutalité froide. Ce qui passait pour de l’excitation et du plaisir était cette rage et cette tristesse qu’iels avaient tant de mal à évacuer. Elle criait, il pleurait, ou l’inverse, jusqu’à ce que l’épuisement les réduise au silence. Elle sortait prendre l’air et lui se recroquevillait sous les draps, et toustes deux pleuraient, vides et souhaitant mourir, parce que la solitude devenait de moins en moins supportable, après chacune de ces parodies d’acte sexuel. Iels étaient si paradoxalaux, toustes les deux, et si seul·es. Et le lendemain, se rétablissait la traditionnelle relation de médecienne à patient, sauf que tout était faux. C’était un jeu de rôles et plus rien d’autre. Ce qu’était désormais leur relation avait privé Roxanne Carault de tout pouvoir de soigner Stanley Ellington. Elle avait échoué et, plutôt que de l’admettre et de confier son patient à un·e autre psychiatre, elle lui avait fait quitter l’hôpital, et c’était encore une chose dont Stanley se doutait – malgré lui. Les émotions de Roxanne étaient ce qu’elles étaient, mais lui, il pouvait toujours se tromper, pas vrai ?

L’article [Extrait] Les Hurlements noyés : Chapitre 1-1 est apparu en premier sur Malone Silence.

]]>
https://malonesilence.com/extrait-les-hurlements-noyes-chapitre-1-1/feed 2 365