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La suite du premier jet de Lucian, écrite pendant le NaNoWriMo de 2021. Donc comme toujours, c’est bourré de défauts, et ce qui doit être corrigé… eh bien, le sera plus tard. Je place un tw pédocriminalité (c’est évoqué, pas détaillé, mais je préfère vous avertir). Merci à Ophélie Héraux, autrice de Oh My Worst Nightmare, de m’avoir prêté Mateo !

FastAndDelicious : Hey mon pote, tu est là ?
C3_P0 : *es
FastAndDelicious : tu était aux chiotte la dernière foi
FastAndDelicious : *chiottes
C3_P0 : *fois
C3_P0 : *étais
C3_P0 : (je crois)
FastAndDelicious : putain j’essaye de parler fr et tu voit pas mes putain de effort
C3_P0 : On peut repasser à l’anglais. Mais tu fais aussi des fautes en anglais.
C3_P0 : Fais comme moi, active ton correcteur.
FastAndDelicious : il est nul
C3_P0 : Il est moins nul que nous.
FastAndDelicious : tu fais pas de faute, toi
C3_P0 : Le correcteur m’a fait progresser.

FAD est une rencontre étrange, et leur amitié, totalement improbable. Lucien ignore si l’on peut vraiment parler d’amitié et ne s’en préoccupe pas. Discuter avec FAD en travaillant lui est agréable, souvent intrigant, c’est une expérience inédite dans tous les cas. Il s’en méfie encore à moitié, évidemment – à moitié, parce qu’il y a peu de chance que FAD se déplace depuis les États-Unis pour causer du tort à ses proches. Il est pompier, pâtissier, et horriblement fan de Fast and Furious ; quant à son nom, Lucien s’est abstenu de lui demander, et a considéré le désintérêt de FAD pour la question comme une marque de respect à son égard, de même que ses tentatives, plus fructueuses qu’il ne l’aurait manifestement cru lui-même, de parler français. Lucien est bien meilleur en anglais que FAD ne l’est en français – et même dans sa propre langue, parfois – mais il tient à apprendre. L’opiniâtreté est une qualité qui plaît à Lucien.

FastAndDelicious : Tu fait quoi
C3_P0 : Travail.
FastAndDelicious : Tu travaille trop mon pote
C3_P0 : *travailles
C3_P0 : Toi aussi.

Lucien a rarement l’impression de trop travailler. Après tout, il est programmé pour ça. Face à son ordinateur, son cerveau métallique fumant sous sa peau, il a le sentiment d’être à sa place. Lucien est un génie de l’informatique qui aurait pu, dans de meilleures circonstances, s’il était issu d’une riche famille parisienne peut-être, accéder aux meilleures écoles du monde en la matière, et offrir les plus formidables évolutions à un univers en perpétuelle mutation. Il aurait eu une terrible longueur d’avance sur la concurrence. On aurait probablement parlé de lui dans les médias, et il n’aurait jamais su quoi dire en interview, et on aurait trouvé ça normal pour un informaticien. Plutôt gérable, la rançon de la gloire, non ?

Il n’en éprouve pas d’amertume. Il s’en fout, Lucien. Si l’on excepte sa famille, l’informatique et la réussite de ses activités les moins légales, il se fout de tout. Tout ce dont il ne se fout pas représente une masse considérable de données à traiter ; inutile d’en rajouter s’il ne veut pas exploser en vol.

Une gorgée de café, une pause clope, tous ces trucs dégueulasses mais dont, curieusement, il n’a jamais pu se passer – les robots aiment-ils le goût de l’électricité ? – une papouille à Flèche qui plisse un peu le museau sous la fumée et préfère faire son petit tour dans le jardin, une envie subite de se doucher, un reste de diarrhée qui lui vaut un retour sous la douche, et lorsqu’il revient à son bureau, les derniers messages de FAD l’informent qu’il est parti en intervention, puis qu’il en est revenu. Rien de très grave, dit-il, mais il aimerait que les gens fassent un peu plus attention avec leurs barbecues. Lucien penche la tête de côté en se demandant si sa relation avec FAD n’est pas liée à ce qui est peut-être leur seul et inestimable point commun : leur souci pour la sécurité.

C3_P0 : Tu as des enfants ?
FastAndDelicious : Non
FastAndDelicious : Jamais
FastAndDelicious : Mais je les adore 🙂
FastAndDelicious : Tu as des enfants, mon pote ?

Il a beau avoir rajouté le « mon pote », son correspondant sait qu’il a copié-collé sa question et s’en fiche éperdument. Sa tentative d’enfumer Lucien, si elle est aussi peu sérieuse qu’insignifiante, l’irrite passablement. C’est une injure à son intelligence. Toustes les humain-es se comportent ainsi, et si ça ne le vexe plus, ça le fatigue. Enfin, à quoi bon s’en formaliser quand on est constamment fatigué… Ce qui lui cause plus d’inquiétude, c’est l’avant-dernier message de FAD. Un arrière-goût infect lui monte à la naissance de la langue. Il poursuit la conversation en anglais, trop soucieux de comprendre où FAD veut en venir pour le laisser s’embourber dans des approximations de langage :

C3_P0 : Qu’est-ce que tu entends par « je les adore » ?
FastAndDelicious : Bah, j’adore les enfants, quoi. J’en veux pas, parce qu’être père c’est naze, mais c’est pas à cause des enfants.
C3_P0 : Et tu t’occupes d’enfants ?
FastAndDelicious : Dans mes métiers, j’en vois souvent, mon pote. Et j’ai des ami-es qui ont des enfants qui m’appellent tonton Mateo !

Mateo. Lucien note le nom dans un coin de son esprit, en espérant que FAD n’attende pas en retour que « C3_P0 » lui donne le sien. La bile lui remonte le long de l’œsophage, à cause du « tonton ». Lucien exècre les oncles. Mais si les ami-es de FAD ne sont pas ses adelphes, lui n’est pas vraiment leur oncle, n’est-ce pas ?

Il hésite à interrompre la discussion – ce ne serait pas la première fois, FAD doit avoir plus ou moins l’habitude. Et puis, il serait peut-être plus concentré sans cette fenêtre de chat toujours animée, si on en croit toustes les professeur-es du monde. Au lieu de quoi, il s’appuie contre la fenêtre ouverte et s’allume une cigarette, encore. C’est dégueulasse, ça tapisse ses poumons de suie, à quelle couche est-il rendu ?

Je devrais arrêter. Je l’ai promis à Léa.

Sauf qu’il a la trouille, Lucien. Et s’il perdait le contrôle de lui-même ? Les machines ne sont pas censées avoir des addictions. Les sautes d’humeur qui se profilent à l’horizon, les douleurs, les bouffées de chaleur, la sueur, le syndrome de sevrage ; tout ça le rendra plus humain, plus faible, moins capable de protéger ses enfants. Moins capable de travailler, aussi. Il sera dysfonctionnel, défectueux, inutile. Il aura perdu sa raison d’être. Mais il lui a promis, à Léa, et c’est ce qui compte. Peut-être que Léa est venue sur cette terre pour le faire souffrir. Ce qu’il s’en tape, au fond. Il l’aime jusqu’à la folie, jusqu’à en crever, jusqu’à devenir humain, oui – mais la peur est là. Les machines ne sont pas censées avoir peur. Les machines n’ont pas peur. Merde, si Lucien est déjà trop humain, quelle chance a-t-il de s’en sortir ?

Ça va aller. Ça va aller. C’est la dernière.

Il ne sait pas comment on arrête de fumer. Aucune idée.

FastAndDelicious : Je dois y aller, j’ai un rencard ! ( ͡° ͜ʖ ͡°)

Peut-être Lucien lui demandera-t-il comment on fait ce genre de chose, un jour. S’il s’en foutait moins, il lui poserait la question, oui. Par simple curiosité, d’un point de vue purement scientifique. La question n’a aucun intérêt scientifique.

Derrière la fenêtre de discussion, la liste des mots de passe testés défile, inlassablement. L’onglet de la messagerie sécurisée indique deux nouvelles notifications, signe de prochaines rentrées de cryptomonnaie. S’il le voulait, Lucien pourrait prendre des vacances.

C3_P0 : Elle est jolie ?

Il lui semble que c’est ce qu’on demande toujours.

FastAndDelicious : Trop belle, mon pote !

Ah. Lucien aimerait avoir quelque chose à répondre. Il s’en fout toujours un peu moins, quand il s’attache à quelqu’un-e. Enfin, ce n’est même pas une personne, c’est une suite de mots, c’est un encart immatériel qui s’affiche quand Lucien éprouve une envie de compagnie – c’est ce que tout le monde dit, que le virtuel ne compte pas, que la réalité est plus importante que tout pour interagir, mais Lucien sait que la réalité est une illusion. Une illusion de plus ou de moins, qu’est-ce que ça change, pas vrai ? Pas de réalité tangible, en tant que telle, en tant qu’espace-temps si on veut ; il existe seulement des consciences, des êtres réels. Lucien pense l’être. Ses enfants le sont, forcément. Et FAD ? FAD pourrait être un simple bot, pour ce qu’il en sait. Une intelligence artificielle capable de déchiffrer le code visuel d’entrée dans l’application – et qui l’appellerait « mon pote ». Certaines machines peuvent se comprendre, voire développer un langage qui leur est propre, un code, un indestructible lien de mots insensés. La langue de Dieu que l’on a cherché à découvrir en torturant des gosses…

Il soupire. La distinction entre humain-e et IA, ça fait longtemps qu’il n’en a plus rien à foutre. Cette question est dénuée d’intérêt, malgré les efforts de l’humanité pour s’affirmer au-dessus de leurs créations, créatures naturelles, créatures divines. Le monde s’écroule pour ces conneries. Lucien écrase sa cigarette contre le rebord de la fenêtre. Bien sûr que ce ne sont pas tout à fait des conneries. Les émotions séparent encore les robots des humain-es. C’est ce qui fait de Lucien cette machine organique, sans ego ni âme, à l’unique service de celleux qu’elle protège. Le jour où on aura implanté des émotions dans les cerveaux mécaniques, on aura tout gâché, tout foiré, on aura foutu du génie en l’air, enterré à pelletées vigoureuses comme s’il n’avait jamais rien signifié. Qu’est-ce que tu veux foutre avec des humain-es dans des corps de robots ? Peut-être que ça aidera des familles sans enfant, qui sait. Il leur suffira d’acheter un robot, à l’âge désiré, sans problème de propreté, ni de faim, ni de tous ces trucs qui emmerdent les parent-es qui n’ont jamais eu le temps de s’occuper de leur marmaille hurlant, chialant et en demande constante d’affection. Lucien se sent pris d’une colère incompréhensible, d’un sentiment d’injustice nauséeux, de l’envie de hurler et de pleurer en même temps, et tant qu’on y est, de raconter à FAD – enfin, Mateo – qu’il n’en peut plus, qu’il n’en peut plus de quoi ? C’est encore une crise intérieure, ça arrive, ça va passer. Avec une cigarette – non, c’était la dernière. C’était la dernière. Bon, il est dans la merde.

Son logiciel a trouvé le mot de passe. Moins bateau que d’habitude, tout juste trop court. Lucien étire ses bras dans un bref souffle de soulagement et de satisfaction, ça y est, ça redescend, tout va bien, il va bien.

FastAndDelicious : T’es toujours là ?
C3_P0 : Toujours là.
FastAndDelicious : Je vais y aller, mon pote.
C3_P0 : OK, à plus.
FastAndDelicious : Tu me souhaites pas bonne chance ?
C3_P0 : Pourquoi ? La chance a quelque chose à voir là-dedans ?

Une nouvelle boule de colère se coince dans sa gorge. Ce qui m’est arrivé à moi, c’était de la malchance ? C’était un pur manque de chance, hein ?

FastAndDelicious : Non, t’as raison mon pote, j’suis beau gosse et les filles me kiffent !

Quelque chose l’accable, comme ça, d’un coup. Boum, il a envie de se rouler en boule par terre et d’attendre que le temps passe. Ses doigts sont lourds, engourdis, englués dans le pétrole.

C3_P0 : Amuse-toi bien.

Il a envie de lui écrire tout ce qu’il n’arrive pas à hurler. Mais il n’identifie même pas ce qui veut sortir, c’est trop flou, trop gros, ça peut sans doute pas sortir sans le tuer. Il voudrait qu’Archie soit là. Il voudrait tellement qu’Archie soit là. Il mourrait pour qu’Archie soit là.

Le compte Facebook piraté se dévoile sur son écran. C’est encore pire qu’il ne le pensait. Les conversations de ce sale porc ne se déroulent jamais qu’avec des interlocutrices de douze à quinze ans. Lucien adopte la procédure habituelle quand l’une d’elles lui envoie un message : bloquer le contact. Quant à choper les coordonnées, ça ne prend jamais que quelques secondes. Le type habite à une vingtaine de kilomètres, il le savait déjà et c’est bien pour cela qu’il l’a repéré aussi facilement ; mais découvrir son adresse précise lui fait un peu bizarre. Ça fait toujours ça, et l’information se loge dans ses frissons jusqu’à ce qu’il se rende sur les lieux.

FastAndDelicious a quitté la conversation.

Lucien ignore s’il lui répondra demain.


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