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Your flesh, your bones and skin
Your greatest day of sin
It’s all a part of me now
It kills me every day
My heart is torn and frayed
And born insanity
Now we’re free…

Mary Elizabeth McGlynn, Now We’re Free

J’espère que Zoë Hababou ne m’en voudra pas d’illustrer une chronique sur Borderline avec une chanson triste, écrite pour l’OST d’un épisode de Silent Hill. Que voulez-vous, la chanson m’est venue en tête alors que j’ouvrais le brouillon de l’article. Puisqu’il faut suivre son inconscient, je le fais !

Avant toute chose, je tiens à préciser que je n’ai lu que les deux premiers tomes de la saga Borderline. Si je ne me trompe pas, il y en aura cinq en tout, les deux derniers étant si gros et denses que l’autrice les a divisés en deux. Autre détail qui a son importance et qui a pu en dérouter : les tomes de la série sont numérotés comme les étages d’un immeuble, depuis le sous-sol. Ainsi, le niveau -2 correspond au tome 1, le -1 au tome 2, et ainsi de suite. Alors oui, Zoë Hababou me dira probablement de vous laisser vous démerder et comprendre vous-mêmes comment ça fonctionne ! Les tomes sont numérotés « normalement » sur le dos et la quatrième de couverture, en plus. Mais je le souligne quand même, parce que je trouve ça cool !

J’ai découvert Borderline en discutant avec son autrice sur les réseaux sociaux, et par le bouche-à-oreille. Enfin, écran-à-œil, plutôt. J’avais déjà vu passer les titres, notamment sur Amazon, où Zoë Hababou s’autoédite. Mais à voir les couvertures, j’avais le pressentiment que ces livres ne seraient pas pour moi. Dur dur, de se défaire de son habitude de juger au premier coup d’oeil, surtout quand des dizaines de couvertures défilent sous nos yeux à la minute. Reste que de fil en aiguille, j’ai compris que Borderline me parlerait peut-être plus que je ne l’avais imaginé.

Ça ne se voit pas beaucoup sur ce site, parce que je préfère écrire des chroniques sur des livres que j’ai aimés, voire carrément adorés. Mais vous n’avez pas idée d’à quel point je suis devenue difficile, avec le temps. Quand ce n’est pas l’histoire qui manque de profondeur, c’est le style qui coince, trop fade. Lorsque j’ai acheté le tome 1 de Borderline, Les Souterrains, je vibrais si peu lors de mes lectures que je croyais presque que la dépression était de retour ! Pourquoi perdais-je plaisir à l’une des activités qui me procuraient le plus de bonheur ? Je ne me plains pas tellement ; devenir plus exigeant-e n’est pas une mauvaise chose, surtout quand on crée soi-même. Mais qu’est-ce que c’est chiant, bordel !

Bref, j’en étais quasi rendue à prier pour qu’une bombe littéraire me pète enfin au visage. Les claques, ça me manquait horriblement. Je voulais absolument ressentir quelque chose, et c’est dans ce contexte que j’ai commencé à lire Les Souterrains. Un contexte qui entre parfaitement en résonance avec le contenu du livre, finalement.

Borderline, c’est l’histoire de Travis Montiano, un jeune punk qui traîne sa carcasse dans le vaste monde en attendant le bon moment pour se suicider. Sa dernière chance lui apparaît cependant en la personne de Wish, un chaman prêt à lui offrir les clés de la guérison. Car Travis est un homme traumatisé. A travers la narration fragmentée, fracturée de son passé, on découvre les horreurs que lui et sa sœur Tyler ont pu traverser, mais aussi leur lutte acharnée pour la liberté, pour la vie.

Leur combat a commencé dès l’enfance, contre leur mère, contre le système, contre la peur, contre le conditionnement, contre tout ce qui devait engendrer leur transformation en « robots ». Vaste programme, pas vrai ? Si ça vous rappelle votre adolescence, c’est tout à fait normal. C’est à cela que Borderline nous reconnecte. A la rage qui nous animait, à la lumière qui s’est faite quand notre innocence s’est écroulée, avant que la résignation et l’oubli ne nous fassent entrer dans la pâleur de l’âge adulte.

Les Souterrains deviennent particulièrement glaçants au moment où Travis et Tyler se préparent à entrer dans un centre de redressement. Les discours tenus sont absolument terrifiants. Vous aimez les exemples ? Moi aussi.

Nous allons faire de vous des citoyens modèles, craintifs et respectueux de la loi et du Seigneur […]

Vous n’avez pas idée des sous-merdes que vous serez devenus quand ils en auront fini avec vous.

[…] c’est la recherche d’individuation en d’originalité, alliée à la croyance en sa propre valeur personnelle, qui engendre le comportement asocial et devrais-je même dire antisocial des délinquants. C’est cette croyance que nous cherchons ici à annihiler.

Et bon appétit, bien sûr.

Ce qui apparaît ici, et c’est une réflexion que je m’étais faite alors adolescente (héhé), c’est que la peur semble être le seul guide des êtres humains. Et, pour contrôler autrui, c’est plutôt pratique. Souvenez-vous : pourquoi vous comportiez-vous de telle ou telle manière quand vous étiez enfant ? Par peur. Pour éviter les punitions. On a peur d’être puni-e depuis toujours.

Mais alors, si la peur est notre seul guide, sur quoi fondons-nous notre morale ? Si, à titre personnel, j’ai opté pour l’empathie (et je suis encore une trouillarde aussi, mais comme dirait l’autre, je me soigne), Travis et Tyler, comme on l’a vu plus haut, ont choisi la liberté, totale, absolue. Après tout, qui sont les autres pour nous dicter des règles ? De quel droit nous impose-t-on un comportement, voire une manière de penser ? De même, en quel honneur devons-nous obéissance à un système, à des valeurs pensées pour nous à notre place ?

L’anarchie ? Qui a peur de l’anarchie ?

Bien sûr, ce ne sont pas les seules réflexions que vous trouverez dans Borderline. Je réfléchis encore à propos des autres ; dans tous les cas, je vous ai fait part de ce qui a le plus résonné en moi. Je suis moins partisane du jet de l’altruisme aux orties, étant donné l’importance de l’empathie et de la compassion à mes yeux. Cependant, Borderline soulève des questions intéressantes à ce propos, comme, évidemment : pourquoi l’altruisme ? Par conviction réelle, ou par peur ? Et cela fait partie des questions auxquelles il peut être important de réfléchir, si l’on veut réussir à rendre le monde meilleur ainsi qu’à améliorer sa propre vie. Questionner ses convictions, les effacer ou les renforcer, construire pour elles des bases plus solides ou les détruire pour toujours, et se battre.

Pour ce qui est de rendre le monde meilleur, Travis et Tyler s’en foutent royalement, du moins à l’entrée dans l’âge adulte (est-on donc condamné-e à perdre ses idéaux d’adolescence ?). Le seul objectif est alors de vivre, le plus possible, jusqu’au grand saut. Les émotions, positives ou négatives, la vie à en crever – alors je ne voulais pas DU TOUT penser à cette musique, mais l’idée est là !

Il faut vraiment qu’on se pose une minute pour parler de Tyler. Elle est incroyable, fascinante et débordante de charisme. C’est l’un des meilleurs personnages féminins que j’aie rencontrés depuis longtemps, et ça fait giga plaisir. Le fait de la voir à travers les yeux de Travis, son frère qui l’aime profondément et l’idolâtre par moments, joue forcément, mais eh, je te crois, Travis ! Puisqu’on en parle : j’ai parfois été mal à l’aise face à leur relation, bien que je comprenne la symbolique derrière, sa complexité et sa logique, du moins telle qu’elle nous est présentée à la lecture. La relation entre Travis et Tyler est une métaphore, souvent violente dans plusieurs sens du terme.

Je songe déjà à relire Les Souterrains. Le Labyrinthe, le tome 2, m’a fait moins forte impression. On s’y focalise davantage sur le parcours de Travis avec Wish que sur les thèmes et personnages du premier tome. C’était un peu moins ma came, sans jeu de mots !

Il faut dire que les dernières pages du tome 1 repassent souvent dans ma tête. Le dialogue avec Spade, le psychiatre du centre, est aussi marquant que le personnage, qui semble être le diable en personne. Zoë Hababou a eu l’intelligence de mettre Travis face à des contre-arguments et à la tentation de se résigner. C’est faire preuve d’honnêteté intellectuelle autant que de compétences en matière de dramaturgie ! L’autrice nous tend un sacré piège avec cette scène. On est poussé-e à s’accrocher avec Travis, aux conditions qu’il défend, alors que l’autonomie de pensée est défendue depuis le début et nous conduit à examiner les arguments de Spade avec autant d’objectivité que possible, sans compter qu’il nous tente nous aussi, qu’on peut vouloir replonger – et donc, abandonner la série Borderline après son premier tome. Bien joué, Zoë.

Quant au tome 3, La Caverne – le niveau 0 ! – je l’achèterai incessamment sous peu – je n’ai jamais compris cette expression. Le tome 4, lui, sort très bientôt ! N’hésitez pas à suivre l’autrice sur son compte Twitter, elle vient tout juste de présenter les couvertures de La Surface – le niveau 1 !

Ma dernière chronique est toujours ici.

Photo by Su San Lee on Unsplash


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